Arbre du Monde

Yggdrasil, l'Arbre-Monde des Vikings et de la mythologie nordique. Peinture attribuée à Oluf Bagge (1780-1836), dont gravure extraite d’une planche incluse dans la traduction en anglais de l’Edda en Prose par Oluf Olufsen Bagge lui-même (publiée en 1847).

La notion d’Arbre du Monde (ou Arbre-Monde) est un archétype renvoyant, au sein de plusieurs mythologies, à l'existence d'un arbre cosmique reliant les différentes parties de l'Univers — généralement les mondes céleste, terrestre et souterrain.

Cette notion apparaît ainsi chez de nombreux peuples indo-européens, tels les Persans, les Slaves et les Germains. La tradition hindoue (Rig-Véda) compare l'univers à « un arbre à mille branches ». Elle revêt une forme particulièrement aboutie dans la religion scandinave, où l'arbre cosmique Yggdrasil (certainement un frêne ou un if), possédait des branches qui se déployaient dans les cieux et dont les racines menaient au pays des géants, à celui des humains et aux enfers.

Ce concept se retrouve chez d'autres peuples, notamment chez les peuples chamanistes de Sibérie et les peuples précolombiens, où il symbolise aussi la Terre-Mère[réf. nécessaire] et aiderait le chamane à passer d'un monde à l'autre,.

Selon Chevalier et Gheerbrant (voir Bibliographie), « le chêne serait la figure par excellence de l’arbre, ou de l’axe du monde, tant chez les Celtes qu'en Grèce, à Dodone. C'est encore le cas chez les Iakoutes sibériens. »

L'Arbre du Monde de par le monde

Chine

L'Arbre du Monde se nomme Kien Mou (« bois dressé ») ou Jian Mu.

Mésopotamie

L'Arbre-Monde se nomme KisKanu. Et l'Arbre-Vigne GesTin. Incantation babylonienne :

« Dans Eridu a poussé un Kiskanu noir, en un lieu saint il a été créé ; Son éclat est celui du lapis-lazuli brillant, il s’étend vers Vapsu. C’est le déambulatoire d’Ea dans l’opulente Eridu, Sa résidence est un lieu de repos pour Bau… ».

Europe du nord

Evoqué dans la mythologie scandinave et germanique, dont il est littéralement un pilier cosmogonique, L'Arbre-Monde y est nommé Yggdrasil.

Un arbre sacré pour les Saxons, nommé Irminsul / Irmin Säule, fut vénéré par ceux-ci, peut-être en référence à l'Arbre du Monde. De même pour le Chêne de Thor chatte ou l'Arbre sacré d'Uppsala en Scandinavie.

Roumanie

L'arbre-monde se nomme ArminDer.[réf. nécessaire]

Chez les chamanes samoyèdes

Mircea Eliade reprend le récit fait par un chamane Avam-Samoyède de sa propre initiation extatique à l'ethnologue russe Andreï A. Popov (1902-1960). Le chamane affirme avoir été conduit au Centre du Monde, où se trouvent « l'Arbre du Monde et le Seigneur Universel » (aussi appelé le Seigneur de l'Arbre). Il aurait reçu « de l'Arbre Cosmique et du Seigneur lui-même le bois pour se construire un tambour (...) ». Cet arbre, dans le récit, est « un jeune bouleau [qui] s'élev[e] jusqu'au ciel », et pousse sur une île au bord des Neuf Mers (...) ». Près de lui poussent « neuf herbes, ancêtres de toutes les plantes de la terre ». Au sommet de l'arbre, l'apprenti chamane aperçoit les ancêtres des nations (russes, dolganes, yakoutes, toungouses...). Le Seigneur de l'Arbre lui-même, « prenant figure humaine et sortant de l'arbre jusqu'à la poitrine », déclare qu'il y a une branche qu'il ne donne pas aux chamanes, car il la garde pour les êtres humains ordinaires, qui pourront en faire tout usage (habitations, etc.), et conclut : « Je suis l'Arbre qui donne la vie à tous les humains ».

Yakoutes (Sibérie)

L'arbre-Monde se nomme Aal Luuk Mas. Le premier homme est né d'Aal Luuk Mas.

Olmèques

L'arbre-Monde se nomme UlaMa(K).

Mayas

L'arbre-Monde se nomme Ceiba / Yax Imix Che / Wacah Chan.

Maoris (Nouvelle-Zélande)

L'arbre-Monde se nomme Kauri/Tane.

L'Arbre-Monde en littérature

Chez La Fontaine

À la fin de sa Fable Le Chêne et le Roseau [Livre I, fable 22], dont il emprunte le thème à Ésope, La Fontaine fait une allusion claire au mythe de l'Arbre-Monde[réf. nécessaire] quand il écrit à propos du chêne vaincu par la tempête :

Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Dans les contes de Grimm

Selon Natacha Rimasson-Fertin (voir Bibliographie), le tilleul mentionné dans le conte de Grimm intitulé Le Roi Grenouille ou Henri de Fer (KHM1), qui « était un arbre sacré auquel on faisait des offrandes » (mais aussi « un arbre associé aux sorcières », forme avec le puits du conte « un axe vertical qui relie la terre au ciel », soit l’axis mundi étudié par Mircea Eliade.

Au XXe siècle et après

Au siècle dernier, le thème de l'arbre-univers ou de l'arbre géant qui représente un monde à lui seul s'est décliné de diverses façons, et l'intérêt pour son altérité "radicale" (si l'on peut dire), comme pour son rôle crucial dans l'équilibre de notre écosystème global, est allé croissant,,,.

On assiste même à une sorte de résurgence spirituelle et commerciale des mythes de l'Arbre-Monde et de l'Arbre de vie, et à une certaine réappropriation de leur symbolique. Cette résurgence du mythe semble aller de pair avec la montée des courants "collapsologiques" et survivalistes, dans leur versant qu'on pourrait dire "positif" et propositionnel, comme en témoignent la récente parution (en ) d'un mooc (au sens de « magazine-livre ») qui porte le nom significatif et emblématique d'« Yggdrasil Magazine », animé entre autres par Pablo Servigne, mais aussi certaines des thématiques abordées dans la revue « Multitudes », entre autres par l'universitaire Anna Lowenhaupt Tsing. Le journal Le Monde note aussi en 2018 « le retour de l'arbre dans l’imaginaire politique », entre autres pour accompagner « la nouvelle campagne de reforestation lancée en Chine ». Et le thème traditionnel précolombien (Olmèque entre autres) de l'Arbre de Vie, plus tard catholicisé lors de la Conquête espagnole du Mexique, donne aujourd'hui encore lieu à un artisanat d'art très vivant (voir les articles consacrés à l'Arbre de vie (artisanat), et à la Poterie de Metepec).

Et ceci a été favorisé probablement par l'augmentation de la sensibilité écologique, au tournant du siècle, et par la prise de conscience de l'alternative que l'arbre représente au mode de vie animal dont nous faisons partie, dans sa manière d'être vivant et d'être-au-monde, défiant le temps par une symbiose originale avec son environnement. C'est de cette prise de conscience dont les mythes anciens sont la prescience et témoignent métaphoriquement et symboliquement.

Comme jalons de cet intérêt et de cette prise de conscience, on peut citer entre autres :

Notes et références

  1. ↑ Arbre-Monde, variante très courante, semble être une traduction déficiente de l'expression World Tree en anglais, et être utilisée surtout dans les domaines de la fantasy et des jeux vidéo, mais aussi en littérature.
  2. ↑ Jérémie Benoît (voir Bibliographie), p. 65–66.
  3. ↑ Société de l'arbre du Québec, et Dan Thuy, « L'Arbre de Vie », sur Carnet de vie, 2002 et 2011 (consulté le ).
  4. 1 2 3 4 Mircea Eliade, Le chamanisme… (voir Bibliographie).
  5. ↑ Selon Jörg Bäcker, « toutes les variantes de l'arbre cosmique » sont à relier à une origine chamanique. (Article Schamanismus de l’Enzyklopädie des Märchens, mentionné par Natacha Rimasson-Fertin (voir Bibliographie).
  6. ↑ On peut mentionner, au sujet du Chêne comme arbre emblématique, l'image qu'en donne Jean de La Fontaine dans sa fable Le Chêne et le Roseau : voir ci-dessous, section « en littérature ».
  7. ↑ « L’arbre d’Eridou – Le Kiskanu », Krapo arboricole,‎ (lire en ligne, consulté le )
  8. ↑ « L’Arbre De Vie Dans La Mythologie Turque », sur ULUKAYIN, (consulté le )
  9. ↑ (fr + grk) Ésope (trad. Émile Chambry), « LE ROSEAU ET L'OLIVIER », sur archive.org,
  10. ↑ Voir Virgile, Géorgiques, II, vers 291-292.
  11. ↑ Le texte du conte dit : « Près du château du roi se trouvait une grande et sombre forêt, et dans cette forêt, sous un vieux tilleul, il y avait un puits. » (Trad. N. Rimasson-Fertin).
  12. ↑ (fr + en) « L’importance des arbres », sur Fondation pour le vivant (consulté le ).
  13. ↑ Emilia Pramova, Bruno Locatelli, Houria Djoudi et Olufunso A. Somorin, « Le rôle des forêts et des arbres dans l’adaptation sociale à la variabilité et au changement climatiques », sur cifor.org, « Brief » no 14, (consulté le ).
  14. ↑ Un site bien documenté et militant : « Le rôle des forêts dans le développement durable et la préservation des ressources naturelles (II) », sur astrosurf.com, projet Luxorion (consulté le ), État des lieux.
  15. ↑ Un site qui contient beaucoup d'informations tant éco-biologiques, pratiques que littéraires et culturelles : « Les Arbres », (consulté le ), page d'accueil.
  16. ↑ Pour cette réappropriation de la symbolique de l'arbre cosmique, voir aussi : Krapo Arboricole (pseudo), « Le mythe de l’arbre cosmique », sur krapooarboricole.wordpress.com, (consulté le ).
  17. ↑ Voir ici la présentation de cette initiative et de ce magazine : « Le magazine "Yggdrasil", effondrement & renouveau », sur yggdrasil-mag.com, (consulté le ). Voir aussi son "manifeste" : « Pourquoi Yggdrasil ? », sur yggdrasil-mag.com, (consulté le ).
  18. ↑ Voir notamment cet article du numéro 72 de la revue Multitudes : Anna Lowenhaupt Tsing, « Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique », sur multitudes.net, (consulté le ).
  19. ↑ Julie Clarini, « En Chine et ailleurs, l’arbre s’enracine dans la politique », Journal Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  20. ↑ Voir l'article consacré à l'écologisme.
  21. ↑ Trois éditions particulièrement intéressantes, ▶soit par les commentaires et le dossier d'accompagnement : Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres : Écrire la nature (anthologie), Paris, Gallimard, coll. « Folioplus classiques » (no 134), , 292 p. (ISBN 978-2-07-035638-6) → Dossier établi et commentaires par Christine Lhomeau. ▶Ou par les illustrations : Jean Giono (ill. Frédéric Back), L'Homme qui plantait des arbres, Paris, Gallimard, Lacombe, Les Entreprises Radio-Canada, , 53 p. (ISBN 2-07-056409-6 et 2-89085-031-5) → Bel album avec les illustrations extraites du film d'animation qu'en a tiré Frédéric Back, texte intégral. Cet album semble être pour le moment (2021) épuisé chez l'éditeur, hélas ! ▶Jean Giono (ill. Willi Glasauer), L'Homme qui plantait des arbres, Paris, Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Cadet » (no 180), , 64 p. (ISBN 2-07-053880-X) (à partir de 8 ans).
  22. ↑ Pierre Citron, Giono, Paris, Seuil, coll. « Écrivains de toujours », , 192 p. (ISBN 978-2020197854 et 2020197855), page 152.
  23. ↑ Ceci est dit dans le résumé introductif de l'article consacré à L'Homme qui plantait des arbres, qui, du fait de sa labellisation en tant que « Bon Article » semble suffisamment sourcé. Il ne sera pas inutile pour le vérifier de consulter la source primaire du texte lui-même, ici : Jean Giono, « L’Homme qui plantait des arbres », sur Wikisource, (consulté le ).
  24. 1 2 3 Thierry Crouzet, Préface à L'Homme qui plantait des arbres de Giono, Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Cadet », , 64 p. (ISBN 978-2075092661 et 2075092664).
  25. 1 2 Gandhi et Giono cités dans la même préface de Thierry Crouzet, Préface à L'Homme qui plantait des arbres de Giono, Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Cadet », , 64 p. (ISBN 978-2075092661 et 2075092664).
  26. 1 2 Voir notamment l'opuscule qui a donné son nom à ce mouvement, à partir de la légende amérindienne du colibri : Pierre Rabhi, La part du colibri : l'espèce humaine face à son devenir, les éditions de l'aube, coll. « Mikrós - essai », 2018 (nouvelle édition), 56 p. (ISBN 978-2815928229 et 2815928221, présentation en ligne).
  27. ↑ Jean Giono, « Lettre à Monsieur Valdeyron, à propos de L'Homme qui plantait des arbres », sur Wikisource, (consulté le ). → Lettre en bas de page après le texte.
  28. ↑ ▶Première réédition, en couleurs : Jean-Claude Forest, Mystérieuse : matin, midi et soir, Dargaud, coll. « Histoires fantastiques », , 63 p. (ISBN 978-2205022285 et 2205022288). ▶Deuxième réédition, avec retour à la version originale en noir et blanc à l'encre, mais avec des modifications par Forest restées inédites : Jean-Claude Forest, Mystérieuse : matin, midi et soir, L'Association Éditions, coll. « éperluette », , 72 p. (ISBN 978-2844141217 et 2844141218, présentation en ligne).
  29. 1 2 Jean-Claude Forest, Mystérieuse : matin, midi et soir, L'Association Éditions, coll. « éperluette », , 72 p. (ISBN 978-2844141217 et 2844141218, présentation en ligne), planche no 5.
  30. ↑ Céline Deluzarche, « Quelle hauteur maximale un arbre peut-il atteindre ? », sur Futura Sciences.com, (consulté le ).
  31. ↑ Jean-Claude Forest, Mystérieuse : matin, midi et soir, L'Association Éditions, coll. « éperluette », , 72 p. (ISBN 978-2844141217 et 2844141218, présentation en ligne), planche no 59.
  32. 1 2 3 4 Jean-Pierre Mercier, « Une île en forme de point d'interrogation », 9e Art no 8, Centre national de la bande dessinée et de l'image,‎ , pp. 24 à 26.
  33. ↑ La première édition en français est plus tardive : (en + fr) Ernest Callenbach (trad. Christiane Thiollier), Ecotopia [« Écotopie »], Stock, coll. « Stock 2 (Étrangers) », , 321 p. (ISBN 978-2234008045 et 2234008042). Réédition, dans une nouvelle traduction : Ernest Callenbach (trad. Brice Matthieussent), Écotopia, HARMONIA MUNDI, coll. « Rue de l'échiquier fiction », , 304 p. (ISBN 978-2374251295 et 2374251292).
  34. ↑ Callenbach, Ernest et Heddle, James, « "Ecotopia Then & Now", an interview with Ernest Callenbach » (consulté le )
  35. ↑ Jacques Prévert et Georges Ribemont-Dessaignes, Arbres, Gallimard, coll. « Blanche », , 72 p. (ISBN 978-2070295227 et 2070295222).
  36. ↑ Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres : ce qu'ils ressentent, comment ils communiquent, Les Arènes, , 260 p. (ISBN 2352045932 et 978-2352045939).
  37. 1 2 (en + fr) Richard Powers (trad. Serge Chauvin), The Overstory [« L'Arbre-monde »], Vintage (en), 10x18 (fr), 2018 (v.o.), 2019 (trad.), 744 p. (ISBN 978-2264074430 et 2264074434).

Voir aussi

Bibliographie

Articles connexes

Sur les autres projets Wikimedia :