
La Directive Hannibal (en hébreu : נוהל חניבעל, Nohal Hannibal) ou procédure Hannibal est une directive secrète et controversée de l'armée israélienne en vertu de laquelle l'armée est autorisée à ouvrir le feu sur ses propres soldats en cours d'enlèvement afin d'empêcher leur capture par l'ennemi. Fondée sur le principe qu'un soldat mort serait préférable à un soldat prisonnier, elle prévoit d'empêcher toute capture par « tous les moyens », quitte à blesser ou tuer le soldat concerné. Elle a été introduite en 1986, à la suite d'une série d'enlèvements de soldats de Tsahal au Liban et des échanges de prisonniers controversés qui s'ensuivirent.
La directive, formulée en 1986 par un groupe d'officiers supérieurs israéliens a été tenue secrète pendant dix-sept ans par la censure militaire israélienne, avant d'être révélée en 2003 par le quotidien Haaretz. La directive aurait coexisté en deux versions : une version écrite, réservée aux hauts échelons de l'armée, et une version transmise oralement aux commandants de division, dans laquelle l'expression « par tous les moyens » était souvent interprétée littéralement, selon le principe qu'un soldat israélien serait « mieux mort qu'enlevé ». En 2011, le chef d'état-major Benny Gantz a néanmoins déclaré que la directive n'autorisait pas à tuer un soldat pour empêcher son enlèvement. Modifiée à plusieurs reprises, elle est formellement révoquée en 2016 par le chef d'état-major Gadi Eisenkot, confirmant son existence.
Son application lors des attaques du 7 octobre 2023 causant au moins 14 morts israéliens est rapportée par Haaretz, ABC News et la Commission d'enquête de l'ONU : Tsahal aurait reçu l'ordre d'empêcher « à tout prix » l'enlèvement de civils ou de soldats israéliens, ce qui aurait entraîné la mort de plusieurs otages et civils israéliens, dont au moins 14 cas documentés par la commission onusienne, ravivant le débat sur sa légalité et sa portée morale.
Le nom de la directive aurait été choisi au hasard par un programme informatique de Tsahal.
Le contexte qui a provoqué la formulation de la directive est la capture de deux soldats israéliens au cours d'une embuscade menée par le Hezbollah au sud Liban en . Les deux soldats sont probablement tués au cours de l'attaque et leurs dépouilles sont restituées à Israël dans un échange avec le Hezbollah en 1996. Les auteurs de l'ordre sont alors trois officiers supérieurs du Commandement régional du Nord de l'Armée de défense d'Israël, le major général Yossi Peled (en), l'officier au commandement de l'opération, le colonel Gabi Ashkenazi, et son officier responsable du renseignement, le colonel Yaakov Amidror (en).
Au cours d'une des rares interviews données par l'un des auteurs de la directive, Yossi Peled (par la suite ministre sans portefeuille du gouvernement Netanyahou II) a nié que cette directive impliquait un ordre systématique de tuer des soldats israéliens plutôt que de les laisser être capturés par les forces ennemies. L'ordre permet seulement à l'armée de risquer la vie d'un soldat capturé, pas de le sacrifier. Au cours de cette interview, Peled affirme : « je ne lâcherais pas une bombe d'une tonne sur le véhicule, mais je tirerais dessus avec un obus de tank », avant d'ajouter que personnellement il « préférerait être tué [par des soldats israéliens] que de tomber entre les mains du Hezbollah ».
Le but de la directive Hannibal est d'empêcher l'enlèvement de soldats israéliens par les forces ennemies, même au prix des vies de ces soldats. Les soldats israéliens ont pour ordre d'empêcher toute tentative d'enlèvement par la force et d'utiliser tous les moyens disponibles à cette fin. La logique controversée derrière l'ordre semble être qu'un soldat mort est préférable à un captif. Le quotidien israélien Haaretz publie la formulation suivante en 2003 :
« Lors d'un enlèvement, la principale mission est de sauver nos soldats des ravisseurs, même si cela doit se faire au prix de blesser nos soldats. Des armes à feu légères doivent être utilisées afin de mettre les ravisseurs à terre ou de les arrêter. Si le véhicule ou les ravisseurs ne s'arrêtent pas, un seul coup de feu (sniper) doit être tiré, délibérément, afin de frapper les ravisseurs, même si cela implique de toucher nos soldats. En tout cas, tout sera fait pour arrêter le véhicule et ne pas permettre aux ravisseurs de s'échapper,. »
L'ordre est considéré comme très secret et son existence a souvent été niée par les autorités militaires israéliennes. Le texte exact de la directive n'est pas connu et il a apparemment été mis à jour à plusieurs reprises.
Pendant des années, l'existence de la directive a rarement été mentionnée dans les médias israéliens et la censure militaire a généralement empêché que son existence soit portée à la connaissance du public. La directive a parfois été évoquée en passant ou décrite en termes purement généraux. Ainsi, par exemple, le journaliste Anshel Pfeffer, décrit la directive dans un article du Jerusalem Post de 2006, comme une « prétendue procédure standard » dans l'éventualité d'une tentative d'enlèvement, dont « les soldats ont connaissance, mais jamais officiellement ».
La directive Hannibal est décrite pour la première fois en détail en 2003 dans un article de la journaliste d’Haaretz Sara Leibovich-Dar, dans lequel cette dernière interview plusieurs officiers de haut rang, y compris les auteurs de la directive.
Amos Harel (en) écrit dans Haaretz en que la directive Hannibal avait été un temps suspendue « en raison de l'opposition suscitée dans l'opinion publique et parmi les soldats réservistes » et qu'elle n'avait été ré-instituée qu'après l'enlèvement du soldat Gilad Shalit en . L'ordre stipule désormais que les commandants de Tsahal peuvent prendre toutes les mesures nécessaires, même au risque de mettre en danger la vie d'un soldat enlevé, pour déjouer l'enlèvement. Il ne leur permet pas de tuer un soldat israélien enlevé. Harel écrit qu'une sorte de « loi orale » a été mise au point par Tsahal, « loi » qui est soutenue par de nombreux commandants, même au niveau de la brigade et de la division, qui va plus loin que l'ordre officiel, y compris l'utilisation d'obus de char ou de frappes aériennes. « Une interprétation officieuse et dangereuse du protocole a été créée »,, d'après les déclarations d'un officier supérieur à Haaretz. « Cibler intentionnellement un véhicule dans le but de tuer la personne enlevée est un ordre totalement illégal. Le Haut commandement de l'armée doit clarifier ce point auprès des officiers. ».
Avant la guerre de Gaza en 2008-2009, le lieutenant-colonel Shuki Ribak, le commandant du 51e bataillon de la brigade Golani ordonne à ses soldats d'éviter l'enlèvement à tout prix et a même précisé qu'il attendait de ses soldats qu'ils se suicident plutôt que d'être enlevés :
« Aucun soldat du Bataillon 51 ne sera enlevé, à n'importe quel prix. À n'importe quel prix. Dans n'importe quelle condition. Même si cela signifie qu'il se fait exploser avec sa propre grenade avec ceux qui essaient de le capturer. Y compris si cela signifie que son unité doit effectuer un tir de barrage sur la voiture qui tente de l'emmener,,. »
L'ordre a été très controversé à l'intérieur des Forces de défense israéliennes. L'article de Haaretz cite plusieurs cas où des soldats ou des officiers ont refusé ou prévu de refuser de se conformer à la directive pour des raisons juridiques ou morales.
Le Dr Avner Shiftan, un médecin de l'armée avec le grade de major, a été confronté à la directive Hannibal alors qu'il était réserviste dans le sud Liban en 1999. Au cours de réunions de préparation de l'armée, il « a pris connaissance d'une procédure ordonnant aux soldats de tuer un soldat de Tsahal s'il devait être pris en otage par les terroristes du Hezbollah. Cette procédure [l]'a frappé comme étant illégale et incompatible avec le code moral de l'armée israélienne. [Il a] compris que ce n'était pas une procédure locale, mais qu'elle émanait de l'état-major, et [a] eu le sentiment qu'une approche directe des autorités militaires ne serait d'aucune utilité, et que ses objections finiraient dans un tiroir ». Il contacte Asa Kasher (en), le philosophe israélien célèbre pour avoir rédigé le Code de conduite des Forces de défense israéliennes, qui « a eu du mal à croire qu'une telle procédure existe », puisque celle-ci serait « condamnable d'un point de vue éthique, légal et moral ». Kasher doute que « il y ait quelqu'un dans l'armée » pour croire que « mieux vaut un soldat mort qu’un soldat enlevé ».
Sur ce dernier point cependant, Asa Kasher semble s'être trompé. En 1999, le Chef d'état-major Shaul Mofaz déclara dans un entretien avec le quotidien israélien Yedioth Ahronoth : « Dans certains sens, avec toute la douleur que dire cela implique, un soldat enlevé, contrairement à un soldat qui a été tué, est un problème national. ». Interrogé sur le fait qu'il faisait référence à des cas comme celui de Ron Arad (un navigateur de l'Armée de l'air capturé en 1986) et Nachson Wachsman (un soldat capturé, tué en 1994 dans une tentative de sauvetage échouée), il répondit « bien sûr, et pas uniquement ».
La légalité de l'ordre n'a jamais été formellement examinée par le service juridique de l'armée israélienne. Selon le professeur Emanuel Gross (de), de la Faculté de droit de l'Université de Haïfa, des juristes experts auraient dû être impliqués. « Les ordres de ce genre doivent passer par le filtre du Bureau de l'avocat général militaire, et si celui-ci n'a pas été saisi c'est très grave », dit-il. « La raison en est que l'ordre qui permet de donner sciemment la mort à ses propres soldats, même si les intentions étaient différentes, porte un drapeau noir et est un ordre illégal de façon flagrante qui sape les valeurs les plus centrales de nos normes sociales »,.
« Aucune mère ne veut que son fils soit tué plutôt que d'être fait prisonnier… Vous préférez attendre jusqu'à ce qu'il revienne, même si cela doit durer pendant de très nombreuses années. »
— Pnina Feldman, mère de Zvi Feldman, disparu depuis la bataille de Sultan Yacoub au Liban, en juin 1982.
« Le cauchemar que nous avons vécu pendant 10 ans est indescriptible, mais malgré cela, je ne serais pas d'accord pour que les camarades d'un soldat enlevé tentent de le sauver au risque de le tuer. Tant qu'il y a la vie il y a de l'espoir. J'ose espérer que les soldats refuseraient d'obéir à l'ordre et ne tueraient pas un soldat israélien. Quels sont les effets de la directive sur le moral des soldats ? Un soldat qui est fait prisonnier doit savoir que tout sera fait pour le sauver sans le tuer. »
— Mordechai Fink, père de Yossi Fink, capturé en 1986 à propos de la formulation de la directive Hannibal.