Lalleshvari ou Lal Ded ou Lallā (XIVe siècle, née vers 1320, morte vers 1390) est une poétesse, mystique et sainte du Cachemire. Attachée au shivaïsme du Cachemire, elle a pris très tôt la voie de la renonciation, le sannyâsa. On lui doit des « dits » (sanskrit vâk), qui sont devenus des odes au dieu Shiva chargées de dévotion et centrées sur la « libération » (vatsun (en)). Elle est une des plus grandes poétesses de l'Inde. Ses poèmes ont le plus souvent la forme de quatrains, qui ont été réunis sous le titre de Lallâ Vâkyâni (« Dits de Lallâ »).
Dans ses quatrains, Lalla se nomme elle-même Lal (sanskrit : « Lallā »), mais au Cachemire, elle est souvent appelée Lal Ded, c'est-à-dire « grand-mère Lal », ou Lalleshvari (sanskrit : « Lalīśvarī »), ce qui est un titre honorifique (Ishvara est le Seigneur suprême dans l'hindouisme).

La biographie de Lalla est incertaine. Elle serait née vers 1320 près de Pandrethan, localité située à une quinzaine de kilomètres de Srinagar, Il est en revanche assez sûr qu'elle est issue d'une famille de brahmanes et qu'elle reçut une excellente éducation (ses poèmes révèlent une bonne connaissance des traités philosophiques en sanskrit, en particulier ceux du shivaïsme du Cachemire.
Elle est mariée à un jeune âge à un jeune brahmane dans le village de Pampore (en), mais sa belle-famille la traite mal : sa belle-mère la privait régulièrement de nourriture, mais sans lever la main sur elle,.
Très jeune déjà, Lalla montrait peu d'inclination pour la vie du monde, et elle a affronté vaillamment les épreuves qu'elle a rencontrées, se montrant un modèle de patience et incarnant le renoncement à soi-même. Elle quitte bientôt la maison de sa belle-famille, et étudie sous la direction de son guru Sidha-Bayu, un érudit de premier plan en littérature sanskrite. Auprès de lui, elle s'initie au yoga et à la méditation pour bientôt surpasser son maître. Elle a aussi étudié auprès de Siddha Shrikanta, qui fut également son guru, et rencontré des maîtres musulmans (des Sayyed), en particulier Sayyid Ali Hamadani (en) (vers 1314–1384). Par ailleurs, elle fut tenue en haute estime par le maître soufi Nand Rishi (en) (vers 1377 – 1438),. Elle devint ainsi une yogini et sâdhvi parfaitement accomplie, et une maître du shivaïsme.
Elle est morte probablement vers 1390, âgée donc d'environ 70 ans, à Bijbehara (en), selon la tradition. Cependant, le lieu de son décès est inconnu.
Lalla a donc prononcé des vâk, (des versets jaculatoires, qu'elle a égrenés au fil de ses pérégrinations à travers le Cachemire. Ils relèvent donc de la tradition orale, et n'ont jamais été réunis par Lalla dans un ouvrage. Au fil du temps, des manuscrits sont cependant apparus, mais ils présentent des différences entre eux. Parmi ces manuscrits, relevons celui établi au XVIIIe siècle par le Pandit Râjânaka Bhâskara, qui a compilé soixante quatrains de Lallâ.
C'est l'indianiste George Grierson qui publia en 1920, en collaboration avec Lionel D. Barnett un volume intitulé Lallâ Vâkyâni (« Dits de Lallâ »). Le corpus se fonde sur les quatrains appris par cœur par un brahmane dans sa famille, qu'il récitait pour son plaisir et pour celui des auditeurs. C'est un pandit ami de G. Grierson qui avait découvert le brahmane et qui transcrivit les poèmes et les commenta pour Grierson. L'ouvrage constitue la première édition des vâk, et reste un ouvrage de valeur. L'ouvrage réunit 109 poèmes, dans l'ordre où le brahmane les avait récités, et il en donne la traduction en anglais. À cela s'ajoute un important appareil critique. Richard Carnac Temple (en) s'est basé sur cet ouvrage pour donner sa propre traduction des quatrains, publiée en 1924 sous le titre The Word of Lalla the Prophetess.
Différentes recensions ont ensuite été établies, qui présentent des corpus qui diffèrent entre eux. L'un des plus importants est celui de Anand Koul (ou Kaul), paru entre 1930 et 1933 dans la revue The Indian Antiquary, réunis par la suite dans un ouvrage intitulé Lallā Yogīshwarī. Si tout n'est pas recevable dans ce corpus de 75 poèmes, son auteur a trouvé plusieurs dizaines de quatrains qui sont vraisemblablement authentiques.
En 1973, Jayalal Kaul donne une nouvelle traduction en anglais de 138 poèmes, dans un nouveau classement, sous le titre Lal Ded. À cela s'ajoutent plus récemment les éditions scientifiques données par Jaishree Kak (en) en 2013 et Ranjit Hoskote (en) en 2013.
Marinette Bruno a donné en 1999 une traduction de 147 quatrains, organisés de manière thématique en 15 « chapitres ». Cette édition se fonde essentiellement sur les ouvrages de Grierson et de Koul. Il existe en français une traduction de Maïna Kataki, qui se fonde sur l'édition en anglais de Jayalal Kaul. Enfin, il importe de relever la traduction d'une quarantaine de quatrains par la grande indianiste Lilian Silburn, qui sont disséminés dans ses ouvrages, en particulier La Bhakti. Étude sur le śivaïsme du Kaśmīr (De Broccard, 2013 [1961]) et La Kundalini ou l'Énergie des profondeurs. Étude d'ensemble d'après les textes du Śivaïsme non dualiste du Kaśmir ( Les Deux Océans, 2020 [1983]).
« Bien qu'Il soit au-dedans, je L'ai d'abord cherché au-dehors.
Puis le souffle subtil a purifié mes vaisseaux internes.
Grâce à la contemplation je ne vois plus au monde que Dieu seul,
Les formes dans l'union s'étant perdues »

Les Lalla-Vâk (« dits en vers de Lallâ ») font partie intégrante de la langue, de la littérature et de la culture du Cachemire. Lallâ a été comparée à Shakespeare, au poète iranien Hafez XIVe siècle, aux grands poètes et mystiques indiens Kabir (mort en 1518) ou encore Tulsidas (mort en 1623). Elle est aussi vue parfois comme « la seconde Rabi'a », elle aussi grande poétesse et mystique musulmane irakienne du VIIIe siècle.