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Monique Gisèle Roberte Castillo |
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Kant et l'avenir de la culture (1990) La Responsabilité des modernes (2007) Faire renaissance (2016) La Raison d'agir (2023) |
Monique Castillo, née le à Reims et morte le à Antony, est une philosophe française.
Monique Gisèle Roberte Castillo naît en 1948 à Reims dans un milieu modeste. Après des études au Lycée Colbert à Reims, elle passe l’agrégation de philosophie en 1971 et est nommée professeur au lycée Fustel de Coulanges à Massy en 1972, où elle lance la première initiative en France d’une "Prépa SciencesPo". Elle-même sort diplômée de l’Institut d'études politiques de Paris en 1974.
Monique Castillo soutient sa première thèse de Doctorat sous la direction de Paul Ricoeur: De l’unité de l’ordre à l’unité du possible en 1980, puis sa thèse de Doctorat d’Etat sous la direction de Simone Goyard-Fabre : Histoire et politique dans la pensée de Kant en 1987. Elle consacre les premières années de sa carrière et ses premières publications à commenter l’œuvre de Kant, et s’impose comme l'une des spécialistes de Kant reconnues à l'échelle mondiale.
Dès la fin des années 1990, Monique Castillo s’oriente vers les questions de philosophie politique appliquée au questionnement des modèles socio-économiques et des systèmes de valeurs. Elle promeut une philosophie appliquée, particulièrement aux actions professionnelles (entreprendre, juger, enseigner, soigner) et aux questions politiques (mutabilité de l’espace public, guerre des symboles, citoyenneté numérique, éthique de l’innovation). Ses essais prônent un renouveau de l’humanisme, et traduisent un attachement à la communicabilité des idées au-delà des clivages partisans ou des sensibilités personnelles. Cela l’amène à intervenir dans des milieux très différents :

Ses articles sont publiés dans des revues aux sensibilités diverses : Etudes, Raison Présente, Franc-Maçonnerie magazine, Revue de métaphysique et de morale, Esprit…
A la fin de sa carrière universitaire, elle est professeur émérite de l’Université Paris-Est, et professeur honoraire de l'Université technique de Cluj-Napoca (Roumanie).
Elle meurt le des suites d'une intervention chirurgicale liée à un cancer, et est inhumée au cimetière de Montmartre (division 10).
Monique Castillo doit d’abord sa reconnaissance philosophique à ses travaux sur la philosophie kantienne, avant de développer une pensée propre, dérivée de Kant mais aussi influencée par Paul Ricoeur ou encore Hannah Arendt. Il y a donc une continuité entre ses premiers travaux savants sur la pensée kantienne —entre autres publications : Kant et l’avenir de la culture (PUF, 1990), Kant, l’invention critique (Vrin, 1997), Kant, histoire et politique (Vrin, 1999)— et les essais philosophiques propres de Castillo, traitant des questions contemporaines. Le dernier, La raison d’agir (Vrin, 2023), ouvrage posthume, se présente comme la réunion, de réflexions inspirées par l’expérience vécue d’acteurs "en situation", dans l’école, l’entreprise, la société civile et militaire.
Ces réflexions fournissent également la matière et la thématique qui ont nourri les analyses de Faire renaissance (Vrin, 2016), dont le sous-titre "une éthique publique pour demain" dit le propos : il s’agit, sur fond d’une analyse de divers courants de pensée dominants contemporains, doublée de celle des conditions requises pour une éthique de valeur universelle, de jeter les bases d’un renouveau de l’humanisme, reflet de l’universalisme kantien pour notre temps.
L'unité et la continuité de la pensée se découvrent à partir de deux propositions conclusives de Kant et l’avenir de la culture :
Faisant charnière entre ces travaux savants et les essais philosophiques propres portant sur les problématiques du monde d’aujourd’hui, La Responsabilité des Modernes (Kimé, 2007) examine la réception de l’universalisme kantien par les grandes philosophies qui lui ont succédé, annonce dans son avant-propos et sa conclusion le programme de ce qui deviendra le thème des publications suivantes. Cette responsabilité se veut celle d’une réflexion sur les conditions d’un renouveau de l’humanisme, caractérisé par un universalisme relationnel ou communicationnel. Fondé sur la volonté du sujet et le dépassement de soi, cet humanisme s’inspire, plutôt que d’une morale de l’intention, d’une morale de la décision.
Castillo s’attache, contre l’individualisme et le différentialisme, et la "guerre du sens" qu’ils engendrent, à jeter les bases d’un humanisme à même de créer "un espace public démocratique commun." Démocratique, en ce sens que ses valeurs ne sont pas imposées d’en haut, mais inspirées d’en bas, c’est-à-dire non doctrinales. Humaniste, en ce sens qu’il cherche à élever l’humain vers la perfection morale à laquelle il est appelé, grâce au resserrement des liens constitués par des valeurs communes aux diverses façons de refléter le monde : "la pluralité doit être le principe d’un monde voulu en commun." S’agissant d’éthique, et donc d’action, le questionnement philosophique prend parfois la forme de l’interpellation.
Au principe de la philosophie de l'histoire chez Castillo est la perfectibilité, concept forgé par les Lumières et selon lequel l’espèce humaine est douée de la faculté de s’améliorer et de progresser vers la perfection de sa nature (dans des mœurs toujours plus policées et grâce aux conduites et techniques novatrices qui les promeuvent). Ce perfectionnement moral qui n’aura jamais de fin n’est pas un effet de la nature mais un devoir-faire, un acte de la volonté.
Le progrès n’est pas un processus mais une projection de sens, une façon de penser, un idéal. L’idéal induit l’espérance, car "le progrès est un commencement qui se donne un avenir", un commencement qui s’ouvre à sa propre postérité. Ainsi, c’est sa postérité qui donne sens à la génération qui l’a précédée et la justifie.
"La perfectibilité humaine fait de chaque individu un être de projet, de progression et de promesse [...] faisant ainsi du genre humain le dépositaire d’une immortalité potentielle, la disparition de celui qui meurt formant lien avec l’advenir de celui qui va naître."
Le progrès se présente alors comme une tâche inachevable, "un perfectionnement qui n’aura jamais de fin." Ce perfectionnement ne se réalise pas dans la continuité d’un seul élan mais dans la permanence de nouveaux commencements. Le sens n’est donc pas dans le terme mais dans la tension vers le terme : Castillo établit une philosophie de l’histoire qui détermine une éthique comprise non comme un ensemble de normes, mais comme une façon d’être et une façon d’agir.
Cette perfectibilité atteste l’inachèvement de l’homme, dont l’achèvement réside dans la culture. Ce qui est pour l’espèce une destination par nature est pour l’individu une vocation par volonté. Ainsi l’Histoire se transpose en une histoire, qui "écrit sa propre découverte du monde, inachevable."
L’humanisme place la fin dernière de l’homme dans la culture : la culture, souligne Castillo, consiste à sortir de la nature grâce aux ressources de la nature. C’est ainsi que l’homme passe des dispositions (naturelles) aux potentialités (productions de la culture), et enfin à la capabilité, conçue comme "pouvoir effectif d’agir." Ainsi la parole (disposition naturelle) permet la langue, diverse et évolutive (potentialité culturelle), puis le discours (capabilité), qui emporte l’adhésion et forge la conviction.
Les dispositions naturelles étant anhistoriques, il n’y a pas de modèle à suivre ou reproduire, et les potentialités culturelles, historiques, produits de l’invention de l’esprit, ne peuvent qu’être des approximations, des tentatives dont l’ambiguïté tient au plus ou moins grand rôle qu’y joue la rationalité calculatrice. L’intelligence, dont la nature est de s’adapter aux circonstances, et qui est son instrument, sert à mettre à exécution l’inspiration que met en mouvement l’esprit, lequel s’appuie sur la liberté qui inspire le choix d’une valeur éthique. Ainsi peuvent s’opposer ou se hiérarchiser les œuvres de l’esprit et les opérations de l’intelligence selon que l’homme s’augmente de ressources extérieures ou se grandit de ses ressources intérieures.
C’est dans le dépassement de soi par la recréation de soi que s’accomplit la culture. Comme l’Histoire est la permanence de nouveaux commencements, une histoire est pour chacun celle de la recréation périodique de soi. Devenir soi-même (l’ipséité), c’est n’être plus le même (l’identité). Dans tous les cas, l’exigence à laquelle Monique Castillo soumet l’action humaine c’est de "réinventer son identité" afin de se mettre dans l’état de reconnaître le semblable dans le divers humain, c’est proprement "d'agrandir l’existence individuelle à la mesure de la vie de l’espèce humaine."
C’est pourquoi le transhumanisme, bien qu'il professe également une théorie du progrès, n’est pas un humanisme. Monique Castillo parle d'"homme grandi", comme de l’idéal de l’humanisme, par opposition à l'"homme augmenté" — le produit rêvé du courant de pensée transhumaniste.
Le transhumanisme n’est pas un humanisme avancé, c’en est même le contraire : l’humanisme est de l’ordre de l’esprit, il est créateur d’histoire ; le transhumanisme est de l’ordre de l’intelligence, il produit des opportunités. Le transhumanisme génère de l’utopie et a pour valeur la performance (la préoccupation technique) et pour critère de valeur l’efficacité. L’humanisme poursuit un idéal et a pour valeur l’excellence (le souci éthique) et pour critère de valeur la fécondité de l'action.
Dit autrement, le premier place le progrès dans le sujet, qui fait histoire, puisant dans ses ressources intérieures, le second dans l’objet, qui n’a qu’une durée, grâce à des ressources extérieures qu’il exploite.
"Les progrès de la technologie tendent à faire de la puissance le substitut de la grandeur. Notre imaginaire de la puissance est lié à l’ampleur exceptionnelle des possibles engendrés par la technologie (...) L’homme augmenté n’est pas l’homme grandi. On voit dans ces programmes une manifestation de la puissance par la performance plutôt que de l’aspiration à la grandeur."
"L’espérance réclame des raisons d’agir" par lesquelles "nous nous rendons plus parfaits que nous a créés la seule nature" écrit Monique Castillo. Les raisons d’agir sont induites de l’espérance, non de la nécessité ou de la prudence, une forme de l’esprit qui s’oppose aux calculs de la pure ou simple intelligence.
Chez Castillo, l’action est transformation de soi par la mise au jour de potentialités nouvelles. Au commencement est l’esprit ou pouvoir fécondant: il suscite ou ressuscite. Le pouvoir fécondant de l’esprit est une culture de la création : une "perfectibilité collective en marche", un ensemble de potentialités à accomplir, dont l’éthique, plutôt que l’efficacité des moyens fournis par l’intelligence, recherche la fécondité des fins et se définit par l’excellence plutôt que par la performance. Cette culture s’oppose aux manières chosistes (réductrices), causalistes et technicistes de penser et d’agir.
L’action peut donc poursuivre deux ambitions.
La culture commence par la maîtrise des symboles. Ceux-ci sont de deux sortes : ceux par lesquels on désigne directement les choses et apprend à connaître, construire, et dire le réel (concepts généraux, codes et conduites spécifiques), et ceux qui signifient, font signe et disent indirectement les valeurs qui y sont attachées.
Les premiers sont d’ordre social, c’est la tâche ou mission de l’école que de les inculquer au plus grand nombre comme pouvoir de connaître et de juger pour prévenir l’influence de ceux qui, en ayant la maîtrise, les utilisent comme outils de domination.
Les seconds sont d’ordre existentiel, lorsque culture et culte sont liés et que se heurtent l'autorité de la raison et autorité de la révélation, au risque d’engendrer "la guerre du sens". C’est la tâche de l’interprète que de faire reconnaître sous la figure doctrinale étrangère à la raison une valeur éthique de portée universelle. Ce que Castillo nomme une "politique de symbolisation" et qui réclame, pour le croyant, "la sublimation (…) de ses raisons de comprendre." Par là on réinvente son identité et la donation est réciproque.
La recréation de soi peut être :
L'idéal se distingue de l'utopie : l'idéal est de l'ordre de l'esprit, l'utopie est de l'ordre de la pure intelligence. Celui-là engendre l’histoire, celui-ci ignore l’histoire : même quand elle se conjugue au futur, elle est dans un perpétuel présent. L’un est projection de sens en ce que la perfectibilité n’offre pas de voie toute tracée, l’autre une clôture du sens en ce que la perfection qu’elle représente ne s’atteint que par une unique voie.
Ce que l'idéal projette ainsi, c'est l'unité de l'espèce humaine elle-même: non un donné, mais une tâche confiée à l'histoire. L’unité de l’espèce humaine est d’ordre moral et ne s’accomplit qu’à la fin de son histoire, laquelle est indéfinie.
La perfection de la nature humaine s’atteint par la culture, laquelle consiste dans le dépassement de la nature — de là naît la valeur éthique de l’action. Elle consiste en le complet développement de toutes les dispositions naturelles convergeant vers l’unité morale : "La destination de la culture est de rendre finales les aptitudes humaines."
C’est pourquoi un humanisme d’avenir doit consister dans la construction symbolique (en d’autres termes, par la médiation du langage) du sens commun de la pluralité du monde. On préférera la confrontation par l’interprétation à l’affrontement de signe à signe, de valeur à valeur (autrement dit "la guerre du sens") qui est d’ordre plus existentiel que politique.
C’est l’échange du Je et du Tu dans le Nous instituant le sens commun qui est le modèle du travail de l’esprit. Cela répond à l’ambition finale de constituer, sur le plan de l’éthique, un ensemble d’ensembles culturels, analogue, sur le plan politique, à une confédération des peuples, une forme, faite d'interaction, de l’universalité humaine.