Pour un alphabet à deux lettres les premiers mots primitifs sont:
.
Propriétés
Unicité
Les propriétés suivantes se trouvent dans les manuels, comme ceux de Lothaire ou de Shallit
Propriété 1—Tout mot s'écrit de manière unique comme puissance d'un mot primitif.
On trouve parfois le nom «racine» de pour désigner l'unique mot primitif dont est une puissance; il est aussi noté . L'entier tel que est l'«exposant» de . Par exemple, pour , et , d'exposant 3. La propriété se démontre à l'aide du lemme ci-dessous.
Propriété 2—Les conjugués d'un mot primitif sont eux-mêmes primitifs.
Propriété 3—La classe de conjugaison d'un mot primitif de longueur a éléments.
Nombre de mots primitifs
Comme les conjugués d'un mot primitif sont tous distincts, car s'il y en avait deux égaux, ils vérifieraient une équation décrite dans le lemme ci-dessous, et seraient puissances d'un troisième mot, donc imprimitifs. La classe de conjugaison d'un mot primitif, ou de manière équivalent le mot circulaire associé à ce mot, est appelé un collier apérodique. Le nombre de colliers apériodiques de longueur , donc le nombre de classes de conjugaison de mots primitifs de longueur longueur n sur un alphabet à k lettres est
.
Ici, est la fonction de Möbius. Comme les conjugués d'un mot primitif sont tous primitifs et distincts, le nombre de mots primitifs de longueur longueur n sur un alphabet à k lettres est
.
Les fonctions sont aussi appelés les polynômes de colliers (en la variable ), et la formule est attribuée au colonel Moreau. Pour , la suite des est la suite A001037 de l'OEIS. Pour et , les colliers apériodiques binaires sont respectivement 001,011 et 0001,0011,0111.
Le nombre est le nombre de mots de Lyndon de longueur sur lettres: Toute classe de conjugaison d'un mot primitif contient un seul élément qui est plus petit que les autres dans un ordre lexicographique fixé, et c'est l'unique mot de Lyndon de la classe, de sorte que les mots de Lyndon forment un système de représentants des classes de mots primitifs ou de colliers apériodiques.
Théorème de Lyndon et Schützenberger
Propriété 4—Si et sont deux mots primitifs distincts, alors est un mot primitif pour tout . De plus, au plus un des mots pour n'est pas primitif.
La première partie de cette propriété est en fait une paraphrase du théorème de Lyndon et Schützenberger qui dit que si pour , alors et ont même racine. Ceci n'est plus vrai si ou . Ainsi, pour et , le mot est un carré. La deuxième partie de l'énoncé dit qu'au plus l'un des mots ou n'est pas primitif. Si et sont de même longueur, alors le seul mot éventuellement imprimitif est . Par exemple, si et , alors . On peut montrer que dans le cas général, si est imprimitif, alors , avec . Ainsi, pour et , on a
, et pour , on a .
Mots sans bord
Propriété 5—Un mot est primitif si et seulement si l'un de ses conjugués est un mot sans bord.
Un bord d'un mot est un mot qui est à la fois un préfixe propre et un suffixe propre de . Un mot sans bord est un mot qui ne possède pas de bord non vide.
Démonstration
Si n'est pas primitif, donc de la forme pour , alors est un bord de , et tous les conjugués de sont des puissances d'un conjugué de , donc ont tous un bord.
Supposons maintenant que est primitif, et soit le plus petit des conjugués de dans un ordre lexicographique fixé. On prouve que est sans bord. En effet, supposons au contraire que a un bord . Alors pour non vide, et n’est pas vide sinon (et donc ) est un carré. Le mot est un conjugué de et donc de . Si , alors , donc et est au moins un cube par le lemme ci-dessous. Donc par la minimalité de , donc aussi . Mais alors , et est un conjugué de plus petit que , en contradiction avec l'hypothèse.
Un lemme
Le résultat suivant est utile dans les démonstrations des propriétés des mots primitifs:
Théorème—
Soient et sont deux mots non vides. Les conditions suivantes sont équivalentes:
,
il existe deux entiers tels que ,
il existe un mot et deux entiers tels que et .
Démonstration
. Avec (3), on a , donc (2).
. Si , alors , et ce mot commence à la fois par et par , donc (1).
. Par récurrence sur . On peut supposer que est préfixe de , sinon on échange les rôles de et . Si , alors ; si est un préfixe propre de , il existe un mot non vide tel que . En substituant dans l'équation, on obtient , et en simplifiant . Par récurrence, et pour un mot , et aussi .
Ainsi, pour démontrer que tout mot a une racine unique, on peut supposer qu'un mot s'écrit de deux façons comme puissance d'un mot primitif, soit avec et des mots primitifs. Par la condition (3), il en résulte que et , et comme et sont primitifs, on a et .
Le langage des mots primitifs
Il est de tradition de noter l'ensemble des mots primitifs sur un alphabet fixé. Sur une lettre, il n'y a qu'un seul mot primitif. Sur plus d'une lettre, le problème de la nature de l'ensemble , dans le cadre de la théorie des langages formels, a été posé sans être encore résolu (en 2016). Pál Dömösi et Masami Ito ont consacré un ouvrage de plus de 500 pages à cette question,. Un article de synthèse est de Gerhard Lischke.
On ne sait pas si le langage est algébrique. Holger Petersen a prouvé, dans un article paru en 1996, que le langage n'est pas algébrique inambigu. Il utilise pour cela la série génératrice du nombre de mots de sur k lettres qui s'écrit
Les outils usuels pour prouver qu'un langage n'est pas algébrique, comme le lemme d'itération d'Ogden, ou d'autres lemmes d'itération comme le lemme de Bader et Moura ou même le lemme d'échange d'Ogden, Winklmann et Ross, ne permettent pas de conclure.
Le langage des mots primitifs est la fermeture, par permutation circulaire, du langage des mots de Lyndon. Si était algébrique, il en serait de même de puisque les langages algébriques sont fermés par permutation circulaire. Or il a été démontré par Berstel et Boasson
que n'est pas algébrique en appliquant le lemme d'Ogden.
Un morphisme d'un demi-groupe libre dans un deuxième demi-groupe libre préserve les mots primitifs si l'image d'un mot primitif est toujours un mot primitif.
Des exemples de morphismes préservant les mots primitifs sont fournis par les morphismes de Lyndon qui sont, par définition, les morphismes qui préservent les mots de Lyndon. Un tel morphisme préserve aussi les mots primitifs: en effet, si est un mot primitif, il existe un conjugué de qui est un mot de Lyndon; l'image de est par hypothèse un mot de Lyndon, donc primitif, et l'image de , qui est un mot conjugué de , est donc aussi un mot primitif. Une étude détaillée des morphismes préservant les mots primitifs a été faite par Viktor Mitrana. Une version longue est disponible en ligne. Le résultat principal est une caractérisation des morphismes préservant les mots primitifs. Pour cela, on définit la notion de code pur. Un code à longueur variable est un code pur si, pour tout élément de , la racine est également élément de . On peut montrer qu'un code est pur si et seulement si est un langage sans étoile.
Proposition—Un morphisme préserve les mots primitifs si et seulement si est un code pur.
↑
Lischke attribue ce résultat à
Huei-Jan Shyr et Shyr-Shen Yu, «Non-primitive words in the language », Soochow J. Math., vol.20, no4, , p.535–546.
↑Othman Echi, «Non-primitive words of the form pqm», RAIRO - Theoretical Informatics and Applications, vol.51, no3, , p.141-166 (ISSN0988-3754, DOI10.1051/ita/2017012)
↑Jean Berstel et Luc Boasson, «The set of Lyndon words is not context-free», Bulletin of the European Association for Theoretical Computer Science 63 (1997), vol.63, no1, , p.139-140.
↑On trouve parfois le terme «morphisme primitif» pour un morphisme préservant les mots primitifs, mais ce terme est maintenant plutôt réservé, en combinatoire des mots, à un morphisme dont la matrice associée est primitive.