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Antoine Guénard Demonville (d) |
Organt est un poème épique et satirique en vingt chants d’environ 8 000 vers, de Louis Antoine de Saint-Just paru en mai 1789.
Saint-Just a rédigé la majeure partie d’Organt en prison, ayant fugué, après une déception amoureuse, avec une partie de l’argenterie de sa mère, du domicile familial de Blérancourt, pour se rendre à Paris, en septembre 1786. À la demande de cette dernière, il est arrêté et interné à Picpus de septembre 1786 à mars 1787. C’est durant cet enfermement qu’il rédige la majeure partie de son poème satirique et licencieux, Organt.
Au printemps 1789, parti trouver un éditeur à Paris, il publie Organt anonymement, chez Demonville (d), peu avant l’ouverture des États généraux.
Parodie d’épopée, cet écrit de jeunesse satirique et libertine pastiche le style héroï-comique du Roland furieux de l'Arioste et de la Pucelle d’Orléans de Voltaire. Elle dépeint un monde chaotique où règnent la folie, la débauche et l’inversion des valeurs, servant de critique virulente de l’Ancien Régime, de la monarchie et du clergé.
La déesse Folie ayant frappé le roi Charlemagne, dit « Charlot » ou « le Magne » et toute sa cour de démence, Antoine Organt, paladin de Charlemagne et bâtard de l’archevêque Turpin, est séparé de sa bien-aimée Adelinde. Parti en quête de son père, en guerre sainte contre les Saxons, il erre dans le royaume des Francs tout entier gagné par la Folie, alors qu’une armée ennemie menace de marcher sur Paris. Toutes les valeurs ont été inversées, les dieux sont absents, les chevaliers sont endormis et les ânes deviennent académiciens. Dans une succession d’épisodes grotesques, fantastiques, violents et licencieux, Organt est confronté, au cours de son voyage chaotique à travers l’Europe, à des rois lâches, des « papes en rut », des prélats cupides, des moines lubriques, es moines lubriques, des nonnes nymphomanes, des saints ridicules et des anges grossiers, tous guidés par leurs instincts primaires plutôt que par l’honneur ou la foi. Multipliant les aventures rocambolesques, d’une grande vulgarité et d’une violence crue, et les scènes érotiques, le poème inclut des relations avec des nonnes, des épisodes de zoophilie (notamment un âne amoureux) et des orgies.
L’épigraphe du poème, « J’ai vingt ans ; j’ai mal fait ; je pourrai faire mieux. », a été diversement interprétée. Au siècle suivant, Sainte-Beuve, qui a eu lui-même Organt dans sa bibliothèque, plus de vingt ans sans le lire, avant de le lire en entier, avec dégout et sans ennui écrit au sujet de « ces mots qui font un singulier contraste avec la destinée prochaine de Saint-Just », que « C’est tout ce que les amateurs qui possèdent ce livre se contentent ordinairement d’en lire, et ils font bien. » Plus près de nous, une certaine critique a voulu y voir un Saint-Just « dominé par un invincible sentiment de culpabilité », sauf que rien n’indique que la citation est une devise, et que surtout, la phrase est rapportée incorrectement au conditionnel (« je pourrais faire mieux »), alors que Saint-Just s’exprime clairement au futur, ce qui change complètement le sens. D’autres ont même été induits à extrapoler, bien à tort, du lieu fictif de publication mentionné sur la couverture, que l’ouvrage aurait été « malicieusement dédié » au Vatican.
Des exemplaires de l’édition de 1792 comprennent une clef identifiant les personnages réels derrière les noms fictifs. Charlemagne représente le roi Louis XVI, dépeint comme un monarque faible, cocu et ridicule, « jouet » d’un système corrupteur, qui passe de la bonté à la cruauté sous l’influence de son entourage. Cunégonde incarne la reine Marie-Antoinette, assoiffée d’or, aux dépenses somptuaires et à l’influence néfaste sur le monarque. Adelinde caricature la du Barry. Pépin, frère du roi de France, fait allusion à Monsieur. Sornit serait le duc de Cossé-Brissac et l’évêque Eblo, l’abbé de Beauvais, devenu évêque de Senez.
Âgé de 21 ans, Saint-Just a contribué au tumulte social de son époque avec Organt, féroce satire politique de la cour de Louis XVI. Sous les apparences d’un divertissement licencieux d’époque médiévale, Organt tourne en dérision l’Église, la noblesse et l’Ancien Régime, en général. Les attaques pornographiques et obscènes contre le clergé dénoncent l’hypocrisie de la morale religieuse. À travers les errances de son héros, Saint-Just exalte les vertus de l’homme primitif, célébrant sa liberté naturelle et son indépendance, tout en affirmant que les inégalités de richesse et de pouvoir sont à la source de tous les malheurs de son époque.
Le numéro 6 des Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins l’annonce en inventant une nouvelle épigraphe et la vraie reléguée à une imaginaire préface sonnant comme une excuse à la question de l’épigraphe fictive, pour donner : « Organt, Poëme en vingt chants, avec cette Epigraphe : Vous, jeune homme, au bon sens avez-vous dit adieu ? Et cette Préface : J’ai vingt ans, j’ai mal fait, je pourrai faire mieux. » Barère de Vieuza prétend, dans ses Mémoire qu’à peine ce poème satirique, un ordre ministériel aura ordonné d’embastiller l’auteur qui, poursuivi, serait allé se cacher en Picardie, avant de revinir à Paris se cacher chez un négociant de son pays, nommé Dupey, jusqu’à l’époque des États-Généraux.
En 1793, Camille Desmoulins revient à la charge, écrivant au général Dillon incarcéré aux Madelonnettes que ce qui est « assommant pour la vanité » de Saint-Just « est qu’il avait publié il y a quelques années un poème épique en 24 chants, intitulé Argant [sic]. Or, Rivarol et Champcenets, au microscope de qui il n’y a pas un seul vers, pas un hémistiche en France qui ait échappé, et qui n’ait fait coucher son auteur sur l’Almanac des grands hommes, avoient eu beau aller à la découverte, eux qui avoient trouvé sous les herbes jusqu’au plus petit ciron en littérature, n’avaient point vu le poème épique en 24 chants de Saint-Just. Après une telle mésaventure, comment peut-on se montrer ? »
Les contemporains ont reçu Organt comme une nouveauté licencieuse, et l’ouvrage a été rapidement interdit, mais les tentatives de confiscation ont révélé qu’il n’en restait que très peu de disponibles. Peu vendeur, l’ouvrage s’est soldé par perte financière pour son auteur. À l’avènement de la Révolution, les attentes du public en matière de littérature ont rapidement évolué et Saint-Just, malgré une imagination féconde, une facilité réelle de versification, s’est conformé à cette tendance, pour consacrer la suite de ses écrits à des essais de théorie sociopolitique au style dépouillé:18.
Publié anonymement, Organt a fait peu de bruit lors de sa sortie en 1789, contrairement à la légende rapportée par Barère qui prétendait que l’ouvrage avait valu à son auteur une poursuite policière et une cachette jusqu’à la prise de la Bastille.
Pour certains, peu de choses dans Organt annoncent la Révolution. Les railleries à l’égard de la religion, de la chevalerie, de la cour de France et de l’Académie française sont loin de constituer une critique politique ou sociale approfondie, et le public n’y a prêté aucune attention. Pour d’autres, bien que Saint-Just ait ensuite renié cette œuvre de jeunesse pour se consacrer à la politique révolutionnaire, Organt reste un document précieux pour comprendre l’évolution morale et intellectuelle du futur « archange de la Terreur ». Par son état d’esprit critique et la haine des institutions (monarchie, église), la persistance des thèmes de la décadence royale qui animaient une partie de la jeunesse pré-révolutionnaire, l’œuvre préfigure le futur extrémisme politique de son auteur.
Lors de l’élection, le , de Saint-Just à la Convention, un libraire-éditeur opportuniste imagine de placer les exemplaires invendus dans son magasin en lui donnant, le titre à scandale d’Organt, poème lubrique, par un membre de la Convention nationale.
Devenu rare et payé cher dans les ventes, Organt a été réimprimé en 261 exemplaires, par Jules Gay, en 1868, avec une introduction de huit pages, chez Poulet-Malassis, alors également réfugié à Bruxelles.