La philanthropie désigne couramment une attitude de bienfaisance à l'égard d'autres personnes considérées comme démunies ou malchanceuses. Par extension, le mot désigne une philosophie ou doctrine de vie d'inspiration humaniste, émanant d'une catégorie sociale aisée et plaçant la cohésion de l'humanité au premier plan de ses priorités.
Née à la fin du siècle des Lumières, à une époque marquée par la déchristianisation et la montée en puissance des États-nations, cette philosophie se substitue progressivement à la charité chrétienne et préfigure en partie ce que seront plus tard les politiques publiques d'aide sociale, du moins dans des pays comme la France, marqués par la culture laïque (aide assurée directement par l'État ou par le biais de structures déclarées d'utilité publique). Aux États-Unis, où la religion chrétienne imprègne encore fortement la politique et le débat public, et les pratiques philanthropiques sont particulièrement vivaces.
Selon les contextes, la philanthropie est portée par un idéal authentiquement altruiste ou au contraire par le souci de s'insérer dans la bien-pensance de la classe dirigeante, la bourgeoisie, et celui d'en retirer un bénéfice indirect, en termes de reconnaissance sociale.
Selon Francis Charhon, ancien directeur général de la Fondation de France : « La philanthropie moderne est l’ensemble des transferts de ressources (financières, dons en nature, bénévolat) librement consentis par des acteurs privés, en vue de servir le bien commun et l’intérêt général, dans tous les domaines de ce qui relève en France de l’intérêt général : santé, éducation, solidarité, culture, environnement… ». La philanthropie est donc un concept ambivalent, qui désigne une philosophie morale et un secteur d'activité de la redistribution de ressources avec un objet commun. Des particuliers, des entreprises et des organisations vouées à ce but(notamment sous les statuts de fondations) sont ainsi considérés comme philanthropes de par leurs activités de donations. Le mécénat des entreprises, est généralement désigné sous le terme de responsabilité sociétale et est en partie encadré par la norme ISO 26000.
Le mot philanthropie vient du mot grec ancien φίλος / phílos « ami », « aimer » et du mot ἄνθρωπος / ánthrôpos « humain », « genre humain ». Il signifie littéralement « amour de l'humanité »,, et s'oppose étymologiquement à la misanthropie.
Malgré cette étymologie grecque, il semble que le terme ne soit que peu ou pas utilisé au début de notre ère. Le premier emploi est répertorié chez Fénelon, qui l'utilise dans son Dialogue des Morts en 1712. Le terme se présente alors comme une vertu personnelle et individuelle plus que sociale.
En 1780 naît à Paris la Société philanthropique qui, sept ans plus tard, définit ainsi sa mission : « Un des principaux devoirs des hommes est (…) de concourir au bien de (leurs) semblables, d'étendre leur bonheur, de diminuer leurs maux. (…) Certainement, un pareil objet entre dans la politique de toutes les nations et le mot philanthrope a paru le plus propre à désigner les membres d'une société particulièrement consacrée à remplir ce premier devoir de citoyen ».
Dès le début du XIXe siècle, le lien entre charité chrétienne et philanthropie est conscientisé: en 1810, Mme de Staël, dans son De l'Allemagne estime que Diderot « a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent ». La question sociale acquiert alors une place de plus en plus importante dans la société française, qui craint un retour de la "dissociation sociale". Cependant, une intervention étatique est encore rejetée du fait de la prégnance de la pensée libérale dans les sphères politiques. Celle-ci prône une approche égale de l'État envers les individus, et voit toute forme de redistribution ou de soutien étatique quelconque comme une forme de contrat inégal où l'individu n'a pas à être redevable de ce qui lui est accordé. Le soutien aux plus pauvres passe alors par une aide des plus aisés, dans l'optique "d'éduquer" ceux-ci afin qu'ils puissent dépasser leur condition et être véritablement maîtres de leur destin d'une part, et d'éviter une résurgence de l'instabilité sociale de l'autre, que redoute par-dessus tout les sphères notables de la société française post-révolutionnaire. Ainsi se développent de nombreuses instances de philanthropie, comme notamment la Société de morale chrétienne en 1821, dont un des membres fondateurs se trouve être François Guizot. Cette volonté de pallier les besoins immédiats des plus démunis au travers d'un rapport tutélaire se transformera peu à peu en objectif de « prévenir les maux causés par l'indigence »", toujours dans l'optique d'éduquer les classes populaires, par les classes supérieures, considérées comme plus "éclairées" et plus "capables" que les plus démunis. Ces recours en amont aux problèmes sociaux se traduisent notamment par la mise en place de caisses d'épargnes dès 1818 dont l'objectif est de permettre aux plus pauvres de pouvoir préserver leurs économies des excès de dépenses auxquels tendent naturellement ces populations, selon la pensée contemporaine. Ces structures d'épargnes seront ensuite appliquées au monde de l'industrie, induisant les premiers rapport de "patronage patronal" entre les ouvriers et les patrons, structures qui se développeront largement sous le Second Empire et qui lègueront à la Troisième République naissante un réseau de mutualisation ancré chez les classes ouvrières.
À la Belle Époque aux États-Unis, la philanthropie se développe, notamment grâce aux grandes fortunes américaines nouvellement créées. L'historien Eric Hobsbawm note que ces hommes étaient « élevés dans l'idée que la simple accumulation de capital ne constituait pas en soi une fin digne d'un homme, fût-il bourgeois ». Ainsi, l'homme d'affaires Andrew Carnegie distribue 350 millions de dollars à de nombreuses causes sociales, sans que cela ne modifie par ailleurs son train de vie ou que cette pratique se généralise à l'ensemble des grandes fortunes. Selon Olivier Zunz, « dans son Évangile de la richesse, le milliardaire énonce sa responsabilité à rendre à la société une partie de ce qu'il avait gagné, mais selon les principes qui avaient fait sa fortune dans l'acier : la philanthropie n'est plus un don mais un investissement. La charité traditionnelle était empreinte de gratuité, la philanthropie organisée doit désormais être gérée avec la vigueur et les méthodes d'une entreprise capitaliste ».
Par ailleurs la philanthropie, comme la collection d'œuvres d'art, avait également pour utilité d'atténuer l'image parfois dégradée de grands capitalistes considérés comme des prédateurs par certains de leurs rivaux et de leurs ouvriers.
En 2026, Heidi Ledford, rappelle que :
« les philanthropes américains ont une longue histoire d’influence sur ce que la recherche est faite et comment. Au début du XXe siècle, les subventions d'industriels tels que Andrew Carnegie et John D. Rockefeller ont contribué à transformer l’enseignement supérieur et à consolider le rôle des universités américaines dans la recherche scientifique. Leur don s’est concentré sur le succès des institutions qu’ils ont soutenues. »
Alors que les écarts de richesse grandissent, et que le nombre de milliardaires augmente, et que leur richesse tend à croître, des études montrent que, via la philanthropie, les forces économiques freine ou orientent certains choix, politiques, mais aussi scientifiques et techniques, dans le la recherche qui impacteront le futur. Comprendre ce phénomène est donc un enjeu de prospective.
Dans l'Union européenne, en 2015, l'étude EUFORI a cartographié 1 591 fondations soutenant la recherche et l'innovation dans 29 pays européens (ayant accepté de répondre, sur 13 000 interrogée, leur nombre total étant inconnu faute de statistiques exhaustives sur le sujet, seules 1 000 environ ont accepté de renseigner les chercheurs sur leurs revenus, actifs et dépenses). 72 % de celles qui soutiennent la recherche et l'innovation (R&I) ont été créées depuis 1990, surtout en Europe de l'Est, car elles n'existaient pas en URSS. Les 1 134 fondations interrogées ont déclaré un revenu total de 18,1 milliards d'euros, mais très inégalement répartis (le revenu moyen : 16 millions d'euros, tranche avec le revenu médian : 0,2 million d'euros) ; la majorité (61 %) des 1 591 fondations disent ne soutenir que la recherche, et 6 % uniquement l'innovation, 33 % soutiennent ces deux secteurs. 64 % estiment que la R&I ne sont pas leur seul objet social, 47 % déclarent n'avoir qu'une activité de distribution de subventions, et 41 % disent ne mener que des activités opérationnelles, les 12 % restantes opèrent dans ces deux domaines. Les fondations opérationnelles sont les plus modestes, et concentrées dans les pays méditerranéens (où elles sont 80 % du total). En Scandinavie, au contraire 85 % sont des fondations distributrices. 54 % des fondations ont été créées par des particuliers ou des familles (54 %). Les entreprises (18 %), les organisations à but non lucratif (18 %) et le secteur public (17 %). 63 % d'entre elles sont des « fondations classiques » tirant leurs revenus d'une dotation (fonds de dotation : 48 % du total des revenus identifiés par l'étude), et plus d'un tiers des fondations (36 %) déclarent aussi percevoir des fonds publics (qui sont parfois leur principale source de revenus). Les dons de particuliers sont mentionnés par 31 % des fondations, suivis par les dons d'entreprises (29 %). Actifs : les 1 052 fondations ont déclaré des actifs cumulés de près de 127 milliards d'euros, le montant moyen des actifs déclarés étant d'environ 120 millions d'euros. Presque toutes ont des actifs liquides, surtout en investissements à long terme. Ensemble, elles dépensent plus de 10 milliards d'euros/an, dont 61 %, pour la Recherche, et 7 % pour l'innovation, le tiers restant étant dédié à d'autres finalités. Le montant moyen des dépenses par fondation est de près de 9 millions d'euros, alors que le montant médian est de 0,2 million d'euros.
Aux États-Unis, en 2024, une analyse a porté sur presque un million de subventions accordées dans le pays par 685 397 organismes à but non lucratif. L'étude montre que la philanthropie est devenue un facteur « majeur » d'orientation et de financement de la recherche, d'une ampleur comparable dans ce pays à celle de grandes agences fédérales américaines (NSF ou NIH), pourtant considérables. Selon, la Science Philanthropy Alliancen, en 2024, la philanthropie a apporté environ $25 milliards en recherche et développement aux États-Unis (environ 11 % du financement total de la recherche dans ce pays). Ces financements sont par contre très ancrés dans les réseaux et territoires proches des donateurs ; avec des relations de financement qui tendent à perdurer, et des mécanismes qui contribuent souvent à façonner ou entretenir les inégalités et les choix de sujets de la recherche scientifique.
EN 2026, dans la revue Nature, Heidi Ledford estime qu'à partir du milieu des années 2020, les introductions en bourse de grands Laboratoires d'intelligence artificielle avancée (comme OpenAI et Anthropic) pourraient bientôt créer une nouvelle génération de milliardaires technophiles, qui pourraient ensuite investir une partie de leur fortune dans des sujets qui leurs sont chers (recherche biomédicale, sur le cancer, la longévité, l'IA appliquée à la santé, les technologies eugénistes de choix d'embryons et d'édition de gènes dans ces embryons, le transhumanisme…). Ce type de philanthrope semble plus intéressé par de « projets à haut risque » et de long terme ; un constat est que les investisseurs de la Silicon Valley financent de plus en plus des secteurs biomédicaux ambitieux (et parfois controversés), comme la guérison de la maladie d'Alzheimer, l'allongement de la vie (avec par exemple l'Altos Labs ou l'Initiative Chan Zuckerberg qui a en 2023 lancé deux nouveaux biohubs à New York et Chicago), la fertilité, l'édition génomique, les nouveaux OGM, l'hérédité, les embryons ou l'application de l'IA à la recherche biologique ou aux interfaces homme-machine (cf. Neuralink par exemple)… autant de projets parfois très coûteux que les agences de Recherche publiques soutiennent plus difficilement. Ces nouveaux milliardaires pèsent sur les orientations scientifiques, parfois pour les tirer vers leurs propres objectifs, ce qui posera des enjeux éthiques, sociopolitiques et moraux de transparence, de conflits d'intérêts, de responsabilité démocratique et d'équité sociale (notamment dans les pays qui ont réduit le soutien public à la recherche, dont aux États-Unis où l'administration Trump, a fortement réduit le soutien à divers secteurs de la recherche (sciences sociales et climat notamment), tout en promouvant le secteur de l'intelligence artificielle). Alors que la frontière entre philanthropie et investissement privé tend à s'estomper, certains acteurs de la Silicon Valley utilisant des structures souples combinant soutien à la recherche, innovation technologique et recherche de rendement financier.
Divers travaux de science politique, de sociologie des sciences et d'études sur la philanthropie montrent que, de même que les recrutements et les appels à projets publics orientent la recherche, de nombreux think tanks et certains programmes de recherche financés par de très riches donateurs ou leurs fondations orientent les agendas scientifiques vers des priorités, des valeurs et/ou des intérêts qui sont celles de leurs financeurs et du pouvoir économique et de certains lobbys plus que celles du bien commun.
Cette influence n'a pas besoin de passer pas par une manipulation directe des résultats de la Recherche. Elle peut simplement passer par la sélection des thèmes étudiés, et/ou par les recrutements, et les conditions de financement ou de divulgation des résultats. Des auteurs tels que Rob Reich soutiennent que la grande philanthropie peut créer une forme de pouvoir privé sur les choix collectifs de recherche, sans les mécanismes de contrôle démocratique qui encadrent normalement les financements publics. On sait en outre que les financements philanthropiques tendent aussi à se concentrer sur certains territoires et certains réseaux institutionnels et domaines privilégiés par les donateurs ; cela suggère que des facteurs autres que la seule excellence scientifique interviennent dans l'allocation des ressources. Des chercheurs mettent ainsi en garde contre une possible surreprésentation de sujets poussés en avant par de riches élites économiques, concernant par exemple la longévité, certaines biotechnologies ou applications de l'intelligence artificielle, au détriment de priorités démocratiquement définies par des procédures publiques et transparentes, répondant aux besoins du reste de la population. Les fondations et think tanks sont souvent très orientés politiquement et par divers lobbys (par exemple ceux du réseau Atlas Network ou du réseau des frères Koch, estimé en 2014 à environ 400 millions de dollars, regroupant 17 organisations présentées comme sociales de type 501(c)(4) et d'autres, interconnectées dans une structure labyrinthique, volontairement conçue — selon T. Edsall (2014) dans le New York Times — pour masquer l'origine et la destination des fonds politiques) ; ils sont souvent financés de manière opaque (dark money), par des milliardaires (par exemple, en 2016, une étude de 339 818 organisations caritatives ou philanthropiques a montré que certaines servent de vecteur de financement politique peu transparent, permettant à des donateurs d'influencer les débats publics et l'opinion publique, voire des résultats électoraux, tout en contournant, au moins partiellement, les obligations de divulgation de leurs activités et de leurs financements). Ces entités peuvent produire une recherche biaisée, manipulatrice ou fausse, ou ne pas soutenir certains projets innovants, risqués ou négligés par l'État,.
La philanthropie est d'origine morale : à travers la compassion ou la sympathie (étymologie : « souffrir avec », en latin et en grec), le philanthrope sent entre lui et les hommes une connexion qui lui rend difficile de voir souffrir les autres. C'est cette connexion qui le pousse à aider les autres. Elle peut avoir plusieurs origines.
Les causes religieuses : importance du don dans de nombreuses religions. Le puritanisme protestant encourage l'ascétisme et refuse le luxe. Il insiste cependant sur la valeur du travail, ce qui peut en inciter certains à ne pas donner d'argent, mais plutôt des aides plus concrètes à l'insertion.
Toutefois, la philanthropie a également été motivée par des intérêts de nature plus politique au cours de son histoire. Ce fut notamment le cas au cours du 19e siècle en France, où celle-ci s'initia sur la base d'une volonté des classes dirigeantes de canaliser les problèmes liés à la pauvreté des classes inférieures. Ainsi, une préoccupation grandissante des plus riches vis-à-vis des problèmes hygiéniques se développe à la suite des épidémies de choléra en France dans les années 1830; cette peur des "miasmes" s'accompagne d'une peur du soulèvement des classes laborieuses en cette période postrévolutionnaire, ce qui pousse certains à mettre en place des structures d'aide aux plus démunis. Cependant, ces structures sont davantage pensées dans un but d'éducation des plus pauvres, considérés comme "incapables" d'assurer leur destin, que dans une visée d'accompagnement,.
La philanthropie permet au donateur de laisser son nom à la postérité : aux États-Unis par exemple, de nombreux bâtiments universitaires et galeries dans les musées portent le nom d'un philanthrope. La philanthropie permet de constituer un réseau de relations et d'acquérir une notoriété dans le monde des affaires. Le groupe Anheuser-Busch redistribue une partie de ses bénéfices sous forme de dons aux associations de la région de Saint-Louis — dix millions de dollars en 2007.
Mais plus simplement encore, la philanthropie apparaît tout naturellement dans la pyramide de Maslow lorsque les besoins des rangs inférieurs au sommet sont satisfaits, ce qui est le cas pour tous les grands philanthropes.
Cependant, la philanthropie n'est pas simplement l'acte public d'individus pourvus. L'homme en général peut donner, sans bénéfices de l'état, au gré de sa conscience, dans l'espoir de faire mûrir un projet. En exemple, subvenir au besoin d'un étudiant ou d'une personne, qui ne fait pas partie de l'environnement familial ou social immédiat, de façon financière, matérielle ou logistique, est en soi un acte de philanthropie. Tant que l'usage des ressources fournies soit destiné à faire de cet individu une meilleure personne dans la société.
On peut aussi rappeler cette phrase d'Ampère : « Je posséderais tout ce que l'on peut désirer au monde pour être heureux, il me manquerait tout le bonheur d'autrui ».
La philanthropie n'est pas toujours vue comme un bien universel. Elle pourrait mener l'homme à un état de passivité[réf. nécessaire] lorsque l'action se limite à l'octroi d'un bien matériel ou monétaire dans la relation entre bienfaiteur et nécessiteux et lorsque cette action reste inappropriée et vaine compte tenu de la nature et gravité de l'état dans lequel le nécessiteux se trouve, l'idée étant que grossièrement parlant le bienfaiteur consent à se défaire de quelques billets pour pouvoir justifier et affirmer sa responsabilité sociale sans pour autant daigner consacrer plus de temps et d'attention à l'origine du problème[réf. nécessaire]. Cela étant, on peut aussi dire avec A. S. Neill : « qu'importent mes motivations dès lors que leur résultat est bon ? ».
De fait, personne n'agit sans motivation (c'est-à-dire plaisir à un degré ou à un autre[réf. nécessaire] : on peut être heureux de se gêner pour le bien d'une personne qu'on apprécie) et une bonne action ne serait en rien meilleure si elle déplaisait à son auteur, à supposer que celui-ci y procède en un tel cas.
La philanthropie a une double dimension politique :
1) elle se distingue d’abord de la charité par son projet politique ; quand la charité soulage la misère, la philanthropie cherche à résoudre les problèmes qui causent la misère ;
2) plus largement, elle est « un moyen, pour les élites, de contester un ordre politique, d’asseoir un pouvoir politique hors de la sphère gouvernementale, et donc de remettre en cause la représentation issue du vote ».
Pour Tocqueville et dans un cadre démocratique, elle est pour les riches un moyen d’imposer ou de rendre connu leurs points de vue. Pour Ducharme et Lesemann, elle permet de modifier les pratiques de l’État, comme lorsque la Fondation Lucie et André Chagnon au Canada impose ses modèles d’action aux politiques sociales québécoises et veut « démontrer son efficacité par rapport aux institutions publiques et aux organisations de la société civile ». Pour Guilhot, enfin (mais cette liste n’est pas exhaustive), la philanthropie est un élément essentiel de la reproduction du capital ; elle participe d’une stratégie des élites pour « perpétuer l’ordre économique ».
Pour Alexis Spire, sociologue spécialiste de l’histoire de l’impôt en France, la philanthropie peut constituer le symbole de ce qu’il nomme « la statophobie, c’est-à-dire un rejet de l’État. Des grands groupes ou grandes fortunes se montrent prêts à donner de leur richesse et contestent à l’État le monopole de l’intérêt général. En même temps qu’ils anoblissent leur action entrepreneuriale, marquée du sceau de la moralité, ils défendent l’idée que les grandes entreprises savent mieux que l’État quel est l’intérêt général et qu’ils sont mieux en mesure de le servir ».
La philanthropie oriente ainsi les politiques sociales, encourage les partenariats publics-privés sociaux, ce qui ne va pas sans contestation de la part d’autres acteurs de la société civile.
Les gouvernements soutiennent souvent les actes philanthropiques. Dans de nombreux pays, les personnes donnant de l'argent bénéficient d'une réduction d'impôt.
Le terme philanthropie ne désigne donc pas seulement une philosophie du don. On identifie ainsi la philanthropie comme un secteur d'activités consacré à l'intérêt général, dont les acteurs effectuent des redistributions monétaires ou de patrimoine.
En 2018, on constate que ce secteur se développe fortement en France, avec non seulement plus de 4 500 organisations (fonds et fondations philanthropiques) mais également le développement d'organisations sectorielles et permettant un débat et une représentation scientifiques des acteurs et enjeux de la philanthropie. En Suisse, on comptait en 2011 plus de 12500 fondations reconnues d'utilité publique, soit 16,1 fondations pour 10 000 habitants.
Le cadre politique, juridique, et règlementaire est un levier clé de l'évolution de ce secteur d'activité, notamment par le biais des avantages fiscaux dont peuvent bénéficier les organisations et transactions relevant de la philanthropie.
Selon Alain-Dominique Perrin, alors président de Cartier, dans le mécénat d'entreprise celle-ci « recherche indiscutablement son intérêt ». Telle était également l’opinion de Claudie Hessig, chargée à la Fondation de France du conseil aux entreprises mécènes. Il ne peut en être autrement. Le dirigeant qui ne peut pas prouver qu’il a utilisé les fonds de son entreprise à des fins qui servent son objet commercial risque d’être épinglé pour abus de biens sociaux,.
La philanthropie permet de valoriser l’image de l’entreprise dans la population. Des entreprises, telles Nike, Shell ou BP, qui ont été stigmatisées pour leurs mauvaises conduites environnementales ou sociales, font partie des groupes qui ont le plus agi dans le champ philanthropique. Soigner l’image de l’entreprise auprès de son personnel est tout aussi important.
La participation à des actions philanthropiques permet également de se faire connaître auprès de cibles qui ne sont pas les habituelles. Les avantages matériels ne sont pas forcément absents. La participation des sociétés pharmaceutiques dans les fondations américaines leur permet de bénéficier des programmes de santé.
Les entreprises bénéficient d’exonérations fiscales qui atténuent fortement le coût de leurs contributions. Aux États-Unis elles peuvent atteindre 35 % des dons. En France depuis 2005 les entreprises peuvent déduire de l’impôt sur les sociétés 66 % de leurs dons dans la limite de 5 % de leur chiffre d’affaires.
Les fondations philanthropiques définissent elles-mêmes leurs objectifs, leurs cibles, les moyens d’action qu’elles mettent en œuvre. La légitimité de leurs décisions peut être mise en cause au regard de l’intérêt général.
Les fondations ont tendance à privilégier les programmes de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, alors que la santé maternelle et les maladies chroniques, par exemple, sont délaissées, voire ignorées. L’accent mis sur les traitements se fait au détriment de leur prévention dont l’efficacité est cependant prouvée. L’option de dispensaires spécialisés, la prescription par des médecins et la délivrance des médicaments par des pharmaciens sans appui sur l’infrastructure existante entraînent des coûts très éloignés des espérances.
Les donateurs imposent parfois des choix peu efficients ou critiquables du point de vue des bénéficiaires. L’action contre le sida pratiquée par le PEPFAR a été déficiente les premières années en raison des exigences de la droite religieuse américaine. 33 % des fonds distribués devaient être consacrés aux programmes prêchant l’abstinence avant le mariage et seuls les médicaments sous licence, à l’exclusion des génériques, devaient être utilisés.
La Fondation Gates appuyée par les États-Unis s’est opposée à une politique nutritionnelle contraignante proposée par l’ONU en vue de réduire les sucres, le sel et les matières grasses saturées dans les aliments préparés. Or la Fondation Gates possède 10 % des actions de Coca-Cola. La même fondation en collaboration avec la Fondation Rockefeller promeut les semences OGM aux pays africains à qui elle accorde une aide agricole alors qu’elle a investi 23 millions de dollars dans l’achat de 500 000 actions Monsanto en 2010.
L’efficacité de l’action philanthropique des grandes fondations est amoindrie par l’arrogance de leur pensée moderne occidentale. Elles ignorent, volontairement ou involontairement, les contextes locaux socioculturels et/ou socioéconomiques. Les programmes d’incitation à des changements volontaires de comportement sexuel prenant en compte les pratiques et les symboles locaux ont, par exemple, pu se révéler plus efficaces contre le sida que les programmes médicaux disposant des subventions les plus importantes. Le même reproche peut être adressé aux ONG humanitaires. Lors du séisme de à Haïti elles n’ont pas pris en compte les initiatives locales, n’ont que très faiblement consulté et fait participer les habitants et ont entravé l’appropriation des opérations par les Haïtiens.
Les sommes importantes dont disposent les fondations peuvent engendrer des effets pervers. Afin de recevoir des subventions les politiques, les décideurs et les travailleurs de la santé modifieraient les priorités sanitaires de leur pays, au détriment des programmes locaux qui apporteraient des résultats concrets plus immédiats ou au détriment du renforcement des systèmes de santé locaux. L’amélioration des systèmes de santé favorisent pourtant l’équilibre et l’équité. Autre exemple, le centrage de la lutte contre le sida en Inde a eu pour conséquence de priver de ressources les ONG qui travaillaient précédemment contre ce fléau, mais avec les populations qui n’étaient pas des populations à risques (femmes, enfants).
Les procédés coûteux utilisés par les grandes fondations occidentales dans les pays en développement ne permettent pas la poursuite de leur programme par les organismes locaux après leur départ. Se pose également la question de l’efficacité d’actions philanthropiques de grande ampleur implantées de l’extérieur par rapport à des changements progressifs initiés de l’intérieur.
Les motivations des fondations occidentales peuvent être tenues en suspicion par les populations locales. Les détracteurs du Public Health Foundation of India, partenariat public-privé où siègent au conseil d’administration McKinsey et la Fondation Gates, se demandent si le désir d’accroître le nombre et la qualité des praticiens de la santé en Inde ne correspond pas à une préoccupation des États-Unis. Cette action renforcerait leur propre sécurité en cas d’épidémies microbiennes. Elle faciliterait également la migration de professionnels indiens de la santé vers leur pays. Dans les années 1970 les liens étroits de la Fondation Ford avec la CIA lui causèrent des ennuis avec le gouvernement indien. Les ONG intervenues au Pakistan à la suite des inondations ont été financées à 75 % par les États impliqués dans la guerre en Afghanistan. Ce financement peut entraîner des suspicions. L’hostilité latente des populations des pays non développés envers les ingérences extérieures s’est manifestée à l’occasion de l’affaire de l'Arche de Zoé. Cependant, la philanthropie est motivée par la recherche d'amorçage. En effet, selon Bill Gates un acte de philanthropie doit permettre de mettre en place un système dont l'avantage sera d'œuvrer pour les plus démunis.
En période de crise (ou pour des raisons politiques) les gouvernements tendent à se désengager de la philanthropie, souvent pour des raisons budgétaires. Ils « subventionnent » cependant les fondations philanthropiques ou les encouragent par des exonérations fiscales faites aux donateurs. La société civile et le secteur privé prennent alors la relève ; le déplacement de ce qui était du domaine public vers la sphère du privé n’est pas sans conséquences.
Les risques de conflits d'intérêts existent. Avec la promotion des OGM les fondations Gates et Rockfeller, liées à Monsanto, promeuvent la révolution verte en Afrique à l'instar de celle qui a eu lieu en Inde sans avoir tiré de cette dernière les enseignements concernant certains impacts négatifs, sociaux et écologiques. La gestion des grandes fondations américaines intègre parfois des critères de rentabilité et de retour sur investissement inadaptés à certains besoins humains et aux pays.
L’opacité et le goût du secret de ces grandes fondations et des « Fonds orientés par les donateurs » empêche la diffusion d’informations concernant leurs effets réels sur l'environnement, l'économie et la santé publique ainsi que l’accès à des évaluations objectives faites par des organismes indépendants.
Le poids des grandes fondations les rend incontournables dans l’assistance mondiale aux pays non développés. La seule Fondation Bill et Melinda Gates dispose d’un budget annuel d’environ 2 milliards de dollars pour la santé à comparer à celui de l’OMS qui était de 3,96 milliards de dollars en 2011. La Fondation Gates est le deuxième donateur « volontaire » au budget de l’OMS après les États-Unis et leur agence de développement USAID. Aucune décision importante dans le domaine de la santé publique ne peut plus être prise ou appliquée sans sa participation.
Les études de Rajaie Devi Sridhar Batniji de 2008 et de David McCoy de 2009 soulignent que les pays à faible revenu n’auraient bénéficié que de 5 % des sommes allouées par la Fondation Bill et Melinda Gates. Dans ses rapports en 2008 la Banque mondiale a souligné que la multiplicité d’organisations et d’initiatives rendait très difficile la définition de toute stratégie globale et entraînait des gaspillages sans véritablement contribuer à l’amélioration de la santé publique.
Selon le département d'État des États-Unis, les dons dans ce pays ont atteint la somme de 260 milliards de dollars en 2005 dont 77 % sont le fait des particuliers dont 122,8 milliards de dollars d'aide extérieure. La philanthropie représente 1 % du PIB américain, soit plus du double de la moyenne européenne. Il existe 1,14 million d'associations à but non lucratif aux États-Unis et le secteur non marchand représente 8,5 % du PIB (contre 4,2 % en France). Les Américains donnent chaque année 250 milliards de dollars aux associations à but non lucratif et ces dons sont exonérés d'impôts. 5,4 % de ces dons vont à la culture (soit 13 milliards de dollars).
Selon le CerPhi, centre d'étude et de recherche sur la philanthropie, le montant donné par les Français est passé de 1980 à 2005, de 1 milliard d’€ à 5,7 milliards d’€, qui se répartissent de la façon suivante :
— Dons manuels des particuliers : 2,7 milliards d'euros
— 5,2 millions de foyers bénéficient d’une réduction par un don à une association.
Selon Recherches et solidarités, « réseau d'experts au service des solidarités », en France en 2013, ce sont plus de 6 milliards d’euros, provenant des ménages (3,5 milliards) et des entreprises (2,5 milliards) qui versent des montants importants aux associations de bienfaisance qu’ils ont choisies. Grâce à ce réseau, on sait qu'en 2013, sur les 28,3 millions de foyers fiscaux, 5,5 millions déclarent des donations pour des associations reconnues (qui donnent droit à déduction fiscale), soit une proportion de plus de 23 %, en hausse chaque année. La moyenne des dons s’élève à 409 euros par an, en augmentation aussi chaque année, malgré l’appauvrissement des couches populaires, voire des classes moyennes ces derniers temps. Certes, les plus riches donnent des montants plus élevés que les relativement pauvres mais si l’on compare ces dons par rapport à leur revenus après impôts, ceux qui gagnent moins de 15,000 euros par an consacrent 1,04 % de leurs revenus aux dons alors que ceux qui gagnent entre 38.000 et 79,000 euros par an n’y destinent que 0,87 % de leurs revenus. La simplicité et la générosité serait donc plus grandes parmi les démunis qu’au sein des couches privilégiées.
Selon le SPF Finances, plus d'un million de Belges ont donné de l'argent à des associations caritatives en 2022, pour un montant total record de 350,2 millions d'euros. Le montant total des dons en 2021 atteignait 350 millions d'euros.
(par ordre alphabétique des auteurs)
périodique » manquant, vol. 14, no 1, (ISSN 2045-2322, PMID 38658598, PMCID 11043411, DOI 10.1038/s41598-024-58367-2).date » manquant, p. 51 (DOI 10.7758/rsf.2016.2.7.04, lire en ligne, consulté le ).