Technique de l'estampe ukiyo-e

Suzuki Harunobu, Bijin sur une véranda . Estampe nishiki-e, inhabituelle par sa très grande taille (34,6 cm sur 54 cm).

La technique de l'estampe ukiyo-e est l'ensemble des procédés artistiques et artisanaux permettant de parvenir à imprimer les estampes faites à partir de gravures sur bois, communément appelées « estampes japonaises ».

Pour éviter toute confusion, il faut garder à l'esprit qu'il existe des œuvres ukiyo-e qui ne sont pas des estampes : c'est le cas des peintures telles que celles des Kaigetsudo et de la plupart des artistes ukiyo-e. À l'opposé, il existe des estampes sur bois qui ne sont pas de l'ukiyo-e : c'est le cas des estampes bouddhistes.

Mais c'est bien dans le cadre de l’ukiyo-e, pendant l'ère Edo, du XVIIe au XIXe siècle, que l'estampe japonaise gravée sur bois a connu son plein développement. Et, en sens inverse, c'est grâce aux nombreux tirages autorisés par l'estampe que l’ukiyo-e a pu devenir aussi populaire.

Contexte historique

Estampe bouddhiste d'avant l’ukiyo-e, vers 1590. Fudō, un des douze deva, au milieu des flammes.

Les premières estampes fabriquées au Japon sont de nature religieuse, qui visent à la propagation d'images bouddhistes, et réalisées selon une technique importée de Chine. Elles comportent des images sacrées et des textes. La toute première estampe imprimée au Japon fut donc le Sutra du Lotus, réalisé par Koei et daté de 1225, pour le temple Kōfuku-ji à Nara, l'ancienne capitale du Japon

Puis l'impression d'estampes, toujours de nature religieuse, se développe à Kyoto, la nouvelle capitale, du XIIIe siècle au XIVe siècle.

Mais le véritable développement de masse de l'estampe japonaise — avec cette fois des images tout à fait profanes — ne se met en place qu'à l'ère Edo (1603-1868), lorsqu'apparaît un nouveau genre d'art graphique, l’ukiyo-e, comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout ces estampes japonaises gravées sur bois.

À cette époque en effet, après des siècles de déliquescence du pouvoir central suivie de guerres civiles, le Japon connaît, avec l'autorité désormais incontestée du shogunat Tokugawa, une ère de paix et de prospérité qui se traduit par la perte d'influence de l'aristocratie militaire des daimyos, et l'émergence d'une bourgeoisie urbaine et marchande. Cette évolution sociale et économique s'accompagne d'un changement des formes artistiques, avec la naissance de l’ukiyo-e et de ses estampes peu coûteuses, bien loin de l'aristocratique école de peinture Kanō.

Principe de l'estampe japonaise

L'« estampe japonaise » consiste à reproduire l'œuvre d'un artiste « en grande série » (en réalité, cette série ne dépasse que rarement quelques centaines d'exemplaires), de façon à en permettre l'accès à plus de personnes, pour une somme très modique, comprise entre douze et seize pièces de cuivre par unité, c'est-à-dire à peu près le même prix qu'une paire de sandales de paille tressée ou un bol de soupe pour certaines estampes d'Hiroshige.

Pour cela, on utilise un procédé d'impression xylographique, comme le faisaient depuis le VIIe siècle les imprimeurs chinois pour imprimer du texte : à partir du dessin à l'encre de Chine de l'artiste, un artisan-graveur très habile grave une planche de bois pour le reproduire en relief. Puis un artisan-imprimeur enduit d'encre la planche de bois gravée, place dessus une feuille de papier, et, par frottement à l'aide d'un baren (outil japonais sous la forme d'un disque plat avec une poignée tressée), obtient l'estampe elle-même.

Au début de l'histoire de l'estampe — tout d'abord avec les estampes bouddhistes, puis avec les premières estampes ukiyo-e de Moronobu — les œuvres ainsi reproduites étaient en noir et blanc. Puis on eut l'idée d'agrémenter ces estampes en y appliquant à la main une ou deux couleurs, procédé qui restait coûteux. Avec Okumura Masanobu se met ensuite en place l'application de ces couleurs grâce à d'autres planches gravées, portant non plus le trait du dessin (« planche de traits ») mais les couleurs (« planches de couleurs »).

Enfin, avec Suzuki Harunobu, vers 1765, apparaissent les « estampes de brocart » (nishiki-e), portant jusqu'à une dizaine de couleurs, grâce à de multiples planches de couleurs.

Étapes de la fabrication d'une estampe

Les grandes étapes

Étape 2 : gravure des planches de bois
Étape 5: encrage et impression

Les épreuves d’estampes ukiyo-e sont produites de la manière suivante,, :

  1. L’artiste réalise un dessin-maître à l’encre, le shita-e ;
  2. L’artisan graveur colle ce dessin contre une planche de bois (cerisier ou catalpa), puis évide à l'aide de gouges (marunomi) les zones où le papier est blanc, créant ainsi le dessin en relief sur la planche, mais détruisant l’œuvre originale au cours de ce processus ;
  3. La planche ainsi gravée (« planche de trait ») est encrée et imprimée de manière à produire des copies quasiment parfaites du dessin original ;
  4. Ces épreuves sont à leur tour collées à de nouvelles planches de bois, et les zones du dessin à colorer d’une couleur particulière sont laissées en relief. Chacune des planches imprimera au moins une couleur dans l’image finale. Ce sont les « planches de couleurs » ;
  5. Le jeu de planches de bois résultant est encré dans les différentes couleurs et appliqué successivement sur le papier. Le parfait ajustement de chaque planche par rapport au reste de l'image est obtenu par des marques de calage appelées kento. L'encrage est obtenu en frottant le papier contre la planche encrée à l'aide d'un tampon (baren) en corde de bambou.

L’impression finale porte les motifs de chacune des planches, certaines pouvant être appliquées plus d’une fois afin d’obtenir la profondeur de teinte souhaitée.

Utamaro. L'atelier d'impression d'estampes. Format: trois Oban (environ 37 à 38 x 25 cm). Ici toutes les fonctions des artisans sont assumées par des femmes, mais il s'agit d'un monde imaginaire, où, comme à l'inverse du théâtre japonais, les rôles féminins pouvaient être interprétés par des hommes. Dans le monde réel ces artisans étaient des hommes. À droite, l'artiste prépare son dessin. Edo, vers 1803. Référence: British Museum Collection [1]. Kunisada a repris presque à l'identique cette composition avec des femmes dans une estampe de trois formats Oban, vers 1840.

L'ordre des couleurs

L'ordre des couleurs est en général du plus clair au plus foncé.

Qu'est-ce qu'une « estampe originale » ?

La fabrication d'une estampe japonaise ne fait pas seulement intervenir l'artiste ; le dessin qu'il a réalisé n'est que la première étape d'un processus complexe, faisant appel à plusieurs intervenants (l'artiste, l'éditeur, le(s) graveur(s), le ou les imprimeurs).

Rare shita-e préservé, de Katsukawa Shunzan, faisant apparaître un repentir de l'artiste (en bas à droite).
Portrait de Naniwaya Okita, vers 1796 : du fait de la censure, Utamaro l'identifie ici en l'associant à un poète célèbre, à la place du rébus qui figurait auparavant en haut à gauche.

La connaissance de quelques points de cette fabrication est indispensable pour bien comprendre ce qu'est une « estampe japonaise originale » :

Le premier tirage de l'estampe se poursuit jusqu'à ce que l'usure du bois commence à donner des traits moins nets et des repères de couleurs moins exacts ; l'édition originale est alors en principe terminée, ce qui peut représenter un total de l'ordre de trois cents estampes environ. Cependant, la résistance du bois permet des tirages beaucoup plus importants dans des conditions acceptables de qualité (comme on le voit sur des regravures modernes) et, dans la mesure où les estampes de la toute première série n'étaient pas physiquement identifiées, on ne peut pas aujourd'hui connaître, ni le rang d'édition d'une estampe, ni l'importance réelle du tirage.

Bois, instruments et papiers

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Types d'estampe et couleurs

Article détaillé : Formats de l'ukiyo-e.
Jeune femme admirant un lapin des neiges. Nishiki-e de Harunobu, d'orientation tate-e et de format de type chūban.
Femmes aux bains. Nishiki-e de Kiyonaga (1752-1815), d'orientation yoko-e (format ōban).

Différenciation des estampes

Les Japonais différencient plusieurs types d'estampes :

Selon le format du papier utilisé
Selon l'orientation
Selon les couleurs appliquées et surtout leur nombre

Pigments utilisés

Les couleurs utilisées sont nombreuses, faisant appel à des pigments d'origine naturelle (végétale ou minérale), et d'une rare délicatesse de nuance, avant que l'arrivée de colorants chimiques occidentaux ne vienne modifier la donne :

Différentes techniques d'impression

Annexes

Notes

  1. ↑ Ce prix très bas contraste avec les prix de l'ordre de 20 000 euros que peuvent atteindre ces estampes au début du XXIe siècle, sans parler des 280 000 euros obtenus par L'Amour pensif d'Utamaro lors de la vente Huguette Bérès du 27 novembre 2002 chez Sotheby's (voir sur le site freres-goncourt.fr/venteberes2/pageune).
  2. ↑ Tout au moins pour la plaque portant les traits de contours, celle qui nécessite le maximum d'habileté.
  3. ↑ Voire nettement plus dans le cas de certaines éditions luxueuses, impliquant un fond micacé, un gaufrage, une impression sans encre (shomenzuri), ou des rehauts d'or ou d'argent, un double passage des noirs, etc.
  4. ↑ Un exemple célèbre est l'estampe Kambara d'Hiroshige, où la partie la plus sombre du ciel est placée tantôt en haut (la première version), tantôt en bas. Un autre exemple est le mois de septembre de Minami no Juniko, de Kiyonaga, où le fond est plus foncé, presque noir, dans les tirages tardifs.

Références

  1. ↑ Nelly Delay 2004, p. 30-33
  2. ↑ Nelly Delay 2004, p. 30
  3. ↑ Nelly Delay 2004, p. 31
  4. ↑ Hagen & Hagen, Masterpieces in Detail, p. 352.
  5. ↑ Voir le Sutra de diamant conservé à la British Library
  6. ↑ Nelly Delay 2004, p. 296-301
  7. ↑ Présentation détaillée sur gutenberg.org (consulté le 16 juin 2009)
  8. ↑ Autre analyse détaillée du processus sur gutenberg.org (consulté le 16 juin 2009)
  9. 1 2 « Woodblock Print Terms (« Vocabulaire de l’ukiyo-e ») », sur ana.lcs.mit.edu (consulté le ), Printing Technical Terms
  10. 1 2 Hélène Bayou 2004, p. 298-299
  11. ↑ Gabriele Fahr-Becker 2006, p. 172
  12. ↑ Nelly Delay 2004, p. 300
  13. 1 2 Nelly Delay 2004, p. 297
  14. ↑ « Woodblock Print Terms (« Vocabulaire de l’ukiyo-e ») », sur ana.lcs.mit.edu (consulté le ), Sizes
  15. ↑ « Woodblock Print Terms (« Vocabulaire de l’ukiyo-e ») », sur ana.lcs.mit.edu (consulté le ), Format and Orientation
  16. ↑ « Woodblock Print Terms (« Vocabulaire de l’ukiyo-e ») », sur ana.lcs.mit.edu (consulté le ), Print Types
  17. ↑ Nelly Delay 2004, p. 298

Bibliographie

Articles connexes

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