Eshnunna est une ville de la Mésopotamie ancienne, située dans la basse vallée de la Diyala. Elle correspond à l'actuel site de Tell Asmar (aujourd'hui dans la ville de Baqubah, en Irak), fouillé dans les années 1930 par les équipes de l'Oriental Institute de Chicago.
Occupée dès l'époque d'Obeid, la ville fut à l'époque de la troisième dynastie d'Ur le chef-lieu d'une province de cet empire, avant de s'en affranchir sous Shu-iliya, au début du règne d'Ibbi-Sîn. Située à un carrefour entre le nord et le sud de la Mésopotamie, au débouché d'une vallée menant au Zagros et à l'Élam, elle devint aux XIXe siècle av. J.-C. et XVIIIe siècle av. J.-C. la capitale d'un royaume que ses souverains appelaient le « pays de Warum », l'une des principales puissances du Proche-Orient, en rivalité avec Mari, la Haute-Mésopotamie, l'Élam et Babylone. Son rôle politique est surtout connu par les archives de Mari. Prise par les Élamites puis conquise par Hammurabi de Babylone, elle perdit ensuite toute importance politique. Son dieu tutélaire était Tishpak.
Eshnunna est issue d'une bourgade de l'époque d'Obeid. La ville est bien connue pour la période des dynasties archaïques grâce à la longue succession de temples dégagée sur le site et aux statuettes d'orants aux yeux démesurés qui en proviennent. On sait en revanche peu de chose d'elle à l'époque d'Akkad, à l'issue de laquelle elle aurait été ravagée par les Gutis.
Eshnunna occupait une position stratégique, dans la région où les anciens bras de la Diyala rejoignaient le Tigre, à la charnière entre le nord et le sud de la Mésopotamie et au débouché d'une vallée qui donnait accès au Zagros, au plateau iranien et à l'Élam. À l'époque de la troisième dynastie d'Ur, la ville était le chef-lieu d'une province administrée par un gouverneur (ENSÍ), et un temple y avait été construit pour le culte du roi divinisé Shu-Sîn.
Dès le début du règne d'Ibbi-Sîn, dernier roi d'Ur, Shu-iliya, fils du gouverneur local Ituriya, s'affranchit de la tutelle d'Ur. Il ne se présenta plus comme ENSÍ du roi d'Ur, mais comme « aimé de Tishpak » ou « fils de Tishpak », et prit le titre de roi d'Eshnunna. Reprenant une partie de la titulature de ses anciens suzerains, il se fit diviniser à leur exemple, ce qui lui permit de s'approprier le temple bâti pour Shu-Sîn. Son sceau, connu par des empreintes retrouvées dans le palais de Tell Asmar, le montre face à Tishpak, qui tient l'anneau et le bâton ainsi qu'une hache fenêtrée et se tient debout sur deux ennemis entravés. Cette iconographie, inhabituelle sur un sceau, reprend celle des stèles de victoire et des reliefs rupestres hérités de Naram-Sîn d'Akkad. Après la disparition de l'empire d'Ur, Shu-iliya entretint des relations étroites et durables avec Ishbi-Erra d'Isin, lui aussi émancipé de la tutelle d'Ur.
Après lui, l'idéologie royale changea, pour des raisons mal connues : Tishpak fut dès lors considéré comme le seul détenteur de la royauté. Pendant environ un siècle et demi, les dirigeants d'Eshnunna ne portèrent plus que le titre de gouverneur (iššiakkum, équivalent akkadien du sumérien ensí) : Tishpak était le « roi » (šarrum), et son représentant terrestre le « prince » (rubûm). Le pouvoir d'Eshnunna fut ainsi désigné comme la « maison de Tishpak et du Prince ». Cette distinction se reflète jusque dans l'écriture du nom de la ville : dans les inscriptions, il est noté áš-nunki ou áš-nun-naki lorsque le souverain se dit gouverneur, et èš-nun-naki lorsqu'il se dit roi. Une conception comparable existait à la même époque à Assur, où le dieu du même nom déléguait son pouvoir à un iššiakkum. Le temple de Shu-Sîn fut fermé au culte et rattaché à un grand palais. L'abandon de la divinisation royale se traduisit par la profanation du temple naguère consacré au culte de Shu-Sîn puis de Shu-iliya ; selon Clemens Reichel, la divinisation de Shu-iliya elle-même aurait été une réponse au recouvrement de l'indépendance d'Eshnunna.
Le successeur de Shu-iliya, Nur-ahum, « aimé de Tishpak » et « ensí d'Eshnunna », régna probablement au moment où Ur était détruite par l'Élam et où Ishbi-Erra cherchait à s'imposer comme son héritier ; il mena des campagnes contre l'Élam à l'est et contre les Martu (Amorrites) à l'ouest. Lui succéda Kirikiri, dont le nom non sémitique a été rapproché de l'onomastique élamite et qui se disait lui aussi ensí d'Eshnunna au nom de Tishpak ; son avènement marque probablement une rupture dynastique, mais il maintint l'alliance avec les Amorites en épousant la fille de leur chef, Abda-El. Son fils Bilalama régna au moins vingt ans,. Profitant des troubles provoqués par les Amorrites, ces premiers souverains étendirent leur domination à toute la vallée de la Diyala, notamment à Tutub (Khafadje), et poussèrent vers le nord jusqu'aux environs de Kirkouk. Les textes de cette époque montrent le poids des tribus amorrites, avec lesquelles les relations des citadins furent tantôt violentes, tantôt pacifiques. Une tablette retrouvée dans les ruines du temple de Shu-Sîn, environ quarante ans après la chute d'Ur, recense ainsi vingt-neuf Amorites résidant dans la ville, répartis en petits groupes désignés par le nom de leur chef et placés sous le contrôle de fonctionnaires akkadiens ; ils étaient vraisemblablement chargés d'opérations de recensement ou de conscription parmi leurs congénères. Le complexe palatial, dit « bâtiment de Bilalama », fut détruit par un violent incendie sous l'un des successeurs immédiats de Bilalama : Isharramashu selon les fouilleurs, plus probablement Ushur-awassu selon Clemens Reichel. La situation de la ville devient plus obscure dans la seconde moitié du XXe siècle av. J.-C., ce qui suggère un affaiblissement. Bilalama reconstruisit l'Esikil, le temple de Tishpak, et agrandit le palais, tandis que la cella de l'ancien temple de Shu-Sîn devenait une chancellerie palatiale. Il maria sa fille Me-Kubi à Tan-Ruhuratir, fils du roi du Shimashki Idaddu Iᵉʳ. Il entretint de bonnes relations avec Ilum-muttabbil, souverain de Dêr, et avec son beau-frère Ushashum, chef des Amorites, mais ses rapports avec les rois d'Isin furent difficiles. Son règne fut suivi d'une période de revers, au cours de laquelle Eshnunna fut mise à sac par les troupes de Dêr, vaincue dans une guerre contre le roi de Kish et privée de la plupart de ses possessions. Selon une hypothèse de Wu Yuhong, Ilum-muttabbil de Dêr, au cours de ses campagnes contre l'Élam, l'Anshan et le Shimashki, se serait emparé d'Eshnunna, aurait détruit son palais et remplacé Isharramashu par Ushur-awassu, afin de briser l'alliance entre Eshnunna et le Shimashki.
À partir de 1900 environ, la vallée de la Diyala connut, comme la Babylonie à la même époque, un morcellement politique lié à de nouveaux mouvements de populations amorrites. Autour d'Eshnunna apparurent d'autres centres de pouvoir : Tutub (Khafadje), Nerebtum (Ishchali), Shaduppum (Tell Harmal) et Shadlash. Le début du XIXe siècle av. J.-C. fut marqué par des rivalités incessantes entre ces petites cités-États, sans qu'aucune parvienne à s'imposer ; le territoire de chacune se partageait entre un cœur (mātum) et des zones de pâture (nawûm). Un traité de provenance inconnue, conclu vers 1870 entre Shadlash et Nerebtum pour mettre fin à une guerre entre elles, règle le sort des prisonniers et des fugitifs, le droit pénal applicable et la restitution des troupeaux razziés.
Le règne d'Ipiq-Adad II (de) (v. 1862-1818) ouvrit une nouvelle phase de regroupement sous l'autorité d'Eshnunna. Après avoir soumis toute la vallée de la Diyala, ce roi étendit son royaume le long de l'Euphrate jusqu'au-delà de Hit, et vers le nord, où il prit Arrapha, dans la région de l'actuelle Kirkouk. Les Chroniques éponymales de Mari, principale source sur son règne, lui attribuent une quarantaine d'années de pouvoir. Il fut le premier souverain d'Eshnunna à reprendre le titre de « roi » (šarrum) auquel ses prédécesseurs avaient renoncé. Pendant environ un siècle, Eshnunna allait jouer un rôle politique, économique et culturel majeur face à Mari, à la Haute-Mésopotamie, à l'Élam et à Babylone. Ses campagnes vers l'est l'auraient opposé aux Élamites[réf. nécessaire].
Vers 1810, son fils Naram-Sîn d'Eshnunna (de) lui succéda et poursuivit ses conquêtes : le long du Tigre, il menaça Samsî-Addu d'Ekallâtum ; sur l'Euphrate, il annexa le pays de Suhum (en), juste en aval de Mari, et poussa jusqu'au « triangle » du Khabour. Le roi de Mari, Yahdun-Lîm, dut accepter sa protection, le reconnaître comme son « père » et conclure un traité avec lui. L'influence d'Eshnunna se mesure aussi à la réforme de l'écriture adoptée à Mari : les textes postérieurs à l'avènement de Yahdun-Lîm abandonnent le style archaïque pour le syllabaire et l'usage graphique d'Eshnunna. Le nom même de Naram-Sîn rappelait le souvenir de l'empire d'Akkad, et les scribes de Mari désignèrent longtemps le pays d'Eshnunna sous le nom d'« Akkad ».
Après un bref intermède, un autre fils d'Ipiq-Adad II, Dadusha (de), monta sur le trône. Il resta d'abord hostile à Samsî-Addu, qui avait entre-temps constitué un puissant royaume en Haute-Mésopotamie, pris Mari et repoussé Eshnunna. Dadusha lança une reconquête le long du Moyen-Euphrate en direction de Mari et reprit le Suhum. En 1780, les deux rois firent la paix et s'allièrent pour conquérir les régions situées entre leurs royaumes, à l'est du Tigre, entre Urbilum et Arrapha, dans le bassin des deux Zab. Cette campagne est connue par deux récits : celui de la stèle de Dadusha, découverte fortuitement en 1983 près de Tell Asmar, qui relate la prise de Qabra, et celui de la stèle de Samsî-Addu conservée au musée du Louvre ; des lettres de Mari et de Shemshara l'évoquent également. Les Lois d'Eshnunna sont parfois attribuées à Dadusha, mais le prologue du texte, mutilé, ne permet pas de trancher[réf. nécessaire].
Le fils de Dadusha, Ibal-pi-El II, lui succéda vers 1779. Allié de Samsî-Addu, il attaqua après la mort de celui-ci, vers 1775, son fils Ishme-Dagan. Au même moment, Zimrî-Lîm s'emparait de Mari en chassant un autre fils de Samsî-Addu, Yasmah-Addu. Le nouveau roi de Mari refusa l'alliance que lui proposait Ibal-pî-El, et des tensions éclatèrent entre les deux royaumes à propos du Suhum, situé à leur frontière. Lorsque des tribus nomades se révoltèrent contre Zimrî-Lîm, Ibal-pî-El en profita pour attaquer : il lança une armée sur l'Euphrate en direction de Mari et une autre sur le Tigre, qui prit Ekallâtum puis Shubat-Enlil (Tell Leilan). Malgré cette progression rapide, il dut se retirer et conclure la paix avec Mari[réf. nécessaire].
Vers 1765, le souverain d'Élam, Siwepalarhuhpak, attaqua Eshnunna avec le soutien de Zimrî-Lîm et d'Hammurabi de Babylone. Ibal-pî-El fut vaincu, et Eshnunna ainsi que les autres villes de la vallée de la Diyala furent prises et pillées. Cette conquête s'inscrit dans l'expansion élamite en Mésopotamie qui suivit la mort de Samsî-Addu. Établi à Eshnunna, Siwepalarhuhpak lança des offensives en Haute-Mésopotamie, en incorporant des Eshnunnéens à ses armées. Zimrî-Lîm et Hammurabi se retournèrent alors contre lui, et les Élamites durent se retirer d'Eshnunna et rentrer en Élam[réf. nécessaire].
Après le départ des Élamites, un ancien officier subalterne de l'armée d'Eshnunna, Silli-Sîn, fut porté au trône sous la pression de l'armée. Après quelques hésitations, il accepta l'alliance d'Hammurabi. Le roi de Babylone, qui convoitait Eshnunna, lui fit pourtant la guerre en 1762-1761, le vainquit et s'empara du royaume du Warum[réf. nécessaire].
Eshnunna fut alors incorporée au royaume babylonien. Selon le nom de sa 38e année de règne (1755), Hammurabi détruisit la ville au moyen d'une grande inondation[réf. nécessaire]. Vers 1740, lors des révoltes qui secouèrent le royaume de Samsu-iluna, Eshnunna se souleva sous la conduite d'Iluni, qui fut finalement vaincu, capturé et exécuté[réf. nécessaire]. Samsu-iluna restaura ensuite les villes et les forteresses de la région, éprouvées par des conflits répétés. Une nouvelle révolte, menée par un certain Ahushina, éclata sous son successeur Abi-eshuh et fut également réprimée[réf. nécessaire].
La suite de l'histoire d'Eshnunna est mal connue. Les grandes villes du Warum déclinèrent dans le courant du IIe millénaire av. J.-C., et la région n'eut dès lors plus d'importance politique. Eshnunna figure toutefois encore, au VIe siècle av. J.-C., parmi les villes dont le cylindre de Cyrus mentionne la restauration des cultes[réf. nécessaire]
Tell Asmar est un vaste site couvrant plus de 100 hectares.
Un premier ensemble se trouve au nord du site, à côté d'un épais rempart défendant la ville. Le Palais Nord est une résidence assez vaste (66 × 30 m) qui comporte des aménagements hydrauliques importants. Juste à côté, un temple dédié au dieu Abu a été dégagé. Il compte onze états allant de la période d'Uruk récent à la période d'Akkad, qui peuvent être regroupés en trois phases principales : quatre niveaux d'un « sanctuaire archaïque », organisés autour de la même cella ; quatre phases d'un « temple carré » qui est une construction organisée autour d'une pièce centrale entourée d'autres salles plus réduites ; trois états d'un « temple unique », mal connu.
Un important quartier résidentiel datant de la période des dynasties archaïques II et allant jusqu'à celle d'Akkad, a été retrouvé dans un état remarquable. Il a permis d'approfondir les connaissances sur l'urbanisme de ces périodes. On a parfaitement identifié les rues, ruelles, et les maisons, de taille variable, mais toutes de forme rectangulaire et sans étage (selon les fouilleurs du site), organisées autour d'une grande cour intérieure donnant sur deux autres salles plus petites.
Dans la partie sud, d'autres bâtiments ont été bâtis entre l'époque d'Ur III et celle d'Isin-Larsa. Un premier ensemble regroupe un temple dédié au roi Shu-Sîn d'Ur, et une grande salle d'audience bâtie par le roi Naram-Sin d'Eshnunna au début du XVIIIe siècle av. J.-C. Au sud de ces édifices se trouve un autre bâtiment datant de la période d'Ur III, un palais construit par le dynaste local Shu-iluya, organisé autour d'une grande cour centrale. À côté de celle-ci se trouve la salle du trône, selon le modèle qui est ensuite celui des palais de l'époque amorrite. Ce palais est resté inachevé.
Les dates suivent la chronologie moyenne.
Gouverneurs à l'époque d'Ur III
Souverains d'Eshnunna indépendante
Après la conquête babylonienne (1761)