Coloration de Gram

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Mélange de bactéries Gram + (S. aureus, violettes) et Gram – (E. coli, roses) visualisées au microscope optique après coloration de Gram.

La coloration de Gram est une technique de coloration microbiologique utilisée pour visualiser les bactéries (et occasionnellement d'autres micro-organismes) au microscope optique. Elle permet de classer la plupart des bactéries en deux catégories selon la composition de leurs enveloppes cellulaires et en particulier de leur paroi : les « Gram positifs », dont la paroi contient une couche épaisse de peptidoglycane qui fixe bien le colorant primaire et résiste à la décoloration ultérieure, et les « Gram négatifs », dont la paroi moins riche en peptidoglycane fixe moins bien le colorant primaire et le laisse échapper sous l'effet de la décoloration. Une contre-coloration finale permet de visualiser les bactéries (et autres structures) décolorées à l'étape précédente.

C'est une technique extrêmement courante en bactériologie médicale et dans d'autres applications du fait de sa simplicité et de son coût modique. Elle ne permet cependant pas de colorer et de classer toutes les bactéries : les principales limitations proviennent soit de la variabilité du résultat, d'une cellule à l'autre et/ou selon les modalités exactes du protocole (bactéries à « Gram variable »), soit de l'imperméabilité de certaines bactéries aux colorants (bactéries non colorables par la méthode de Gram, comme les Mycobactéries). Le mécanisme de la coloration, la signification de ses résultats quant à la structure de la paroi bactérienne, ses applications médicales et les moyens de surmonter les difficultés techniques qu'elle pose ont fait l'objet d'un important volume de recherches depuis sa première description à la fin du XIXe siècle.

Histoire

H.C. Gram, inventeur de la coloration éponyme

La première mention d'une technique de coloration due au biologiste et médecin danois Hans C. Gram apparaît en 1883 sous la plume de son directeur de laboratoire, C. Friedländer (en). Leurs recherches sur l'étiologie des pneumonies les amènent à suspecter le rôle pathogène des cocci fréquemment retrouvés dans les prélèvements, mais les observations microscopiques sont gênées par le manque de spécificité des colorants, qui imprègnent aussi bien les micro-organismes que les noyaux cellulaires des tissus infectés et les dépôts tissulaires de fibrine. Gram consigne en détail sa méthode dans une publication qui paraît début 1884 : lorsque la coloration primaire au violet de gentiane est suivie de l'application d'une solution d'iode et d'iodure de potassium, ces « microcoques » – probablement des Pneumocoques – se colorent mieux et surtout résistent à l'action décolorante de l'alcool, contrairement aux noyaux et à la fibrine qui sont décolorés. L'observation in situ des micro-organismes est facilitée par l'amélioration du contraste, d'autant plus qu'une contre-coloration au brun Bismarck est déjà intégrée à cette version originale.

Gram ne conçoit pas sa coloration comme un outil de classification des bactéries. Il n'approfondit pas ses travaux à ce sujet et reste très modeste quant à sa découverte, allant jusqu'à qualifier ses résultats de « défectueux et imparfaits »,. Il note cependant que dans certains cas plus rares de pneumonies bactériennes, les micro-organismes présents dans les tissus – probablement Klebsiella pneumoniae – réagissent différemment : malgré l'exposition à la solution iodée après la coloration primaire, ils se décolorent sous l'effet de l'alcool. Poursuivant l'étude bactériologique des pneumonies, stimulés par les critiques de Fraenkel (en), Friedländer et Weichselbaum (en) réalisent assez vite qu'elles ne sont pas dues à un seul et unique agent : à travers le prisme de ces infections, la distinction entre bactéries non décolorables (que l'on appellera « Gram positifs ») et décolorables (les futurs « Gram négatifs ») par la méthode de Gram commence à se dessiner.

La coloration de Gram a suscité un immense intérêt scientifique, s'est rapidement imposée comme une méthode de référence et a donné naissance à d'innombrables variantes destinées à corriger les imperfections du protocole primitif ou à améliorer ses performances dans des contextes particuliers. À titre d'illustration, une publication de 1923 recense déjà dix-neuf de ces variantes. Par ordre chronologique, on peut citer entre autres les méthodes de Gram-Nicolle (1895), de Gram-Kopeloff (1922) et de Gram-Hucker (1927). Pour faciliter la coloration de Gram qu'il trouve « difficile à réussir », M. Nicolle ajoute du phénol à la solution de violet de gentiane (colorant primaire), introduit l'usage du mélange acétone-alcool comme décolorant et de la fuchsine basique comme contre-coloration des Gram négatifs. N. Kopeloff et P. Beerman emploient des solutions alcalines de violet de gentiane et d'iode pour améliorer la visibilité des bactéries dans les prélèvements de lait et de matières fécales. G.J. Hucker ajoute de l'oxalate d'ammonium à la solution de violet de gentiane pour stabiliser le colorant primaire et améliorer la résistance des Gram positifs à la décoloration.

Principe

Dans sa forme actuelle, la coloration de Gram se déroule en quatre étapes séparées les unes des autres par des rinçages à l'eau :

Mécanisme biochimique de la coloration

Le mécanisme de la coloration de Gram est fondamentalement lié à la structure de la paroi bactérienne, et les connaissances dans ces deux domaines ont donc progressé de manière parallèle au fil du temps.

Deux grandes catégories d'enveloppes bactériennes

En haut, bactéries à Gram positif : 1-membrane plasmique, 2-peptidoglycane, 3-phospholipides, 4-protéines, 5-acide lipotéichoïque.
En bas, bactéries à Gram négatif : 1-membrane interne, 2-espace périplasmique, 3-membrane externe, 4-phospholipides, 5-peptidoglycane, 6-lipoprotéines, 7-protéines, 8-LPS, 9-porines.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le développement de la microscopie électronique a permis de préciser les relations entre les résultats de la coloration de Gram (phénotype « macroscopique ») et l'ultrastructure des enveloppes bactériennes. On sait à présent que la plupart des bactéries peuvent être classées en deux catégories d'après la structure microscopique de leurs enveloppes cellulaires : on les appelle bactéries « Gram positives » et « Gram négatives », bien que les résultats de la coloration de Gram ne soient pas toujours corrélés à la structure réelle pour des raisons techniques (cf. infra, §Limites intrinsèques). En toute rigueur il faut donc faire la distinction entre aspect Gram positif ou négatif (en microscopie optique après coloration de Gram) et structure Gram positive ou négative (en microscopie électronique).

Les bactéries à structure Gram positive, qui prennent le plus souvent un aspect Gram positif à la coloration, ont des enveloppes constituées d'une seule membrane (on parle de bactéries monodermes) doublée extérieurement d'une paroi épaisse de peptidoglycane et d'acides téichoïques.

Les bactéries à structure Gram négative, qui prennent le plus souvent un aspect Gram négatif à la coloration, ont des enveloppes plus complexes composées de deux membranes (bactéries didermes). La membrane externe est en partie constituée d'une « endotoxine », le lipopolysaccharide, disposée sur son versant externe. Elle est séparée de la membrane interne par un espace périplasmique partiellement occupé par une fine paroi de peptidoglycane .

Réalisation

Préparation des lames

Les frottis et autres préparations bactériologiques destinées à la coloration de Gram sont réalisés de la manière suivante :

Certains prélèvements requièrent un mode opératoire spécifique :

Le mode opératoire diffère aussi pour les bactéries provenant d'une culture, selon qu'elle est réalisée :

La fixation (en) tue les cellules bactériennes et les fait adhérer à la lame. Deux techniques sont utilisables :

Préparation des solutions

La variante recommandée par l'ASM pour l'usage général est la coloration de Gram-Hucker qui s'inspire de la modification proposée par Hucker,.

Les solutions utilisées peuvent être préparées de la manière suivante :

Protocole de coloration

Les étapes de la coloration sont les suivantes :

Résultats (galeries de photos)

Variantes

Coloration de Gram à la fuchsine phéniquée

Cette variante est recommandée par l'ASM pour certaines bactéries difficilement colorables par la méthode standard de Gram-Hucker : Bacteroides, Fusobacterium, Legionella, Campylobacter, Brucella etc. Elle peut paraître inspirée de la méthode de Gram-Nicolle mais c'est ici la coloration secondaire qui est renforcée, pas la coloration primaire. Ce résultat est obtenu par l'adjonction de phénol, qui agit comme un tensioactif et facilite la pénétration du colorant secondaire (contre-colorant), ou simplement par l'utilisation d'une solution de fuchsine basique plus concentrée.

Les solutions peuvent être préparées de la manière suivante :

Les étapes de la coloration sont les suivantes :

Coloration de Gram-Kopeloff

Cette variante est recommandée par l'ASM pour les bactéries anaérobies et notamment pour le diagnostic microbiologique de vaginose bactérienne. Elle s'inspire directement de la technique décrite par Kopeloff. L'emploi de solutions alcalinisées de colorant primaire et d'iode, d'une solution de contre-coloration plus concentrée, l'exposition prolongée aux colorants et l'exposition abrégée au décolorant améliorent la coloration de ces bactéries qui se colorent mal (trop pâles) avec le protocole de Gram-Hucker.

Les solutions peuvent être préparées de la manière suivante :

Les étapes de la coloration sont les suivantes :

Domaine d'application, performances et limitations

Applications & performances

La coloration de Gram est tellement utile qu'elle a pu être qualifiée par certains de « coloration la plus importante en microbiologie ». Elle n'est néanmoins pas exempte d'erreurs potentielles, et connaît des domaines d'application préférentiels tandis que son intérêt réel est débattu dans d'autres.


Dans le cas des arthrites septiques, plusieurs travaux rapportent des résultats décevants et en particulier une sensibilité très faible (souvent inférieure à 10%) de la coloration de Gram pour le diagnostic positif, que ce soit sur articulation native, ou sur matériel,. D'autres recherches nuancent ces conclusions, rapportant des sensibilités moins basses ou soulignant la pertinence clinique des informations obtenues par cette méthode dans les rares cas de positivité,.

La situation est similaire dans le cas des pneumonies acquises sous ventilation mécanique (PAVM) : si certains auteurs soulignent la faible valeur prédictive négative de la coloration de Gram, d'autres mettent en avant son utilité potentielle pour réduire la consommation d'antibiotiques dirigés contre les bactéries habituellement résistantes telles que P. aeruginosa et les SARM. Pour les pneumonies communautaires, acquises hors de l'hôpital et donc hors ventilation mécanique, une littérature plus consensuelle semble valider son utilité pour identifier la bactérie responsable,,.

Limites intrinsèques

La coloration de Gram ne différencie pas les archées ni cellules eucaryotes, puisque ces organismes sont dépourvus de peptidoglycane. Certains genres bactériens sont plus ou moins inadaptés à cette technique de coloration :

La coloration de Gram peut être mise en échec en cas de lésions préalables de la paroi bactérienne qui donnent un aspect Gram négatif ou variable à des bactéries normalement Gram positives. C'est le cas notamment :

D'autres facteurs peuvent intervenir :

Problèmes & solutions techniques

De nombreuses difficultés techniques potentielles ont été décrites. Beaucoup se traduisent par un excès de décoloration qui confère un aspect faussement Gram négatif à des bactéries Gram positives :

Techniques alternatives

« Gram KOH »

Le but de cette méthode est de confirmer rapidement si une bactérie est à Gram positif ou à Gram négatif sans passer par les étapes de coloration habituelles et sans utiliser de microscope. Il suffit de mettre en contact (sur une lame pour microscope) une colonie isolée avec une goutte d'une solution de potasse (KOH) 3 %. À l'aide d'une pipette Pasteur, on mélange. Quelques secondes plus tard, on tire le mélange vers le haut. Si un filament se forme entre la pipette et la lame, la colonie isolée est alors constituée de bactéries Gram négatives ; si rien n'est entraîné par la pipette, on a affaire à des bactéries Gram positives. La méthode est proposée comme contrôle qualité de la coloration de Gram en 1977. Lors d'une évaluation (John Buck, 1982) les résultats obtenus par cette méthode sur 400 souches de bactéries marines ont été confirmés par la coloration de Gram.

Notes et références

Notes

Références

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  21. ↑ La décoloration (ou différenciation) est l'étape la plus critique de tout le processus. Un excès de décoloration tend à faire apparaître les Gram positifs comme faussement Gram négatifs. Pour éviter ce problème, les opérateurs moins expérimentés ont intérêt à utiliser un décolorant moins rapide tel que l'éthanol à 95%, qui leur permet de contrôler plus facilement le degré de décoloration.
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