| Crète | 4000 au XIX-e (descendance en Turquie) |
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| Langues | Arabe (« Saracènes » au IX-s), Turc (« Abadiotes » du XVIII-e au XX-e s.) |
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| Religions | Islam |
| Ethnies liées | Arabes, Turcs |
Le nom abadiotes désigne par métonymie un peuple musulman d’origine arabo-andalouse et sarrasine, installé en 825 sur l’« île de Candie » (nom vénitien de la Crète) dont ils firent, durant environ 135 ans, un émirat musulman,.
La date exacte de l'arrivée des arabo-andalous en Crète est incertaine. Selon les sources musulmanes, ce serait 827 ou 828,. Les sources byzantines semblent toutefois indiquer que leur arrivée aurait eu lieu peu après l'écrasement de la grande révolte de Thomas le Slave (821-823) par l'empereur Michel II (820-829). Sur la base d'éléments complémentaires, touchant au nombre et à la chronologie des campagnes lancées par les Byzantins contre les envahisseurs, ainsi qu'à des questions de prosopographie des généraux byzantins, d'autres auteurs, comme Vasileios Christides ou Christos Makrypoulias, ont donc été amenés à proposer une datation un peu plus haute, aux alentours de 824 ; quoi qu'il en soit, le nom d'« Abadiotes » n'est pas encore attesté à cette époque, les sources du Moyen âge parlant de « Saracènes ».
La cause de leur arrivée est bien connue : en 818, l'émir de Cordoue Al-Hakam Ier réprima une révolte qui avait éclaté dans sa capitale. Lors de la répression qui s'ensuivit, les habitants du quartier du Faubourg (Al-Rabad) furent exilés en masse. Certains s'installèrent au Maroc mais d'autres, dont le nombre excédait les dix mille, s'emparèrent d'une partie de la flotte andalouse et se tournèrent vers la piraterie. Sous la conduite d'Omar ibn Hafs ibn Chu'ayb ibn Isa al Baluti, communément désigné sous le nom d'Abou Hafs, des membres de ce groupe débarquèrent en Égypte, à Alexandrie, dont ils conservèrent le contrôle jusqu'en 827, lorsque le général abbasside Abdullah ibn Tahir al-Khorasani vint les assiéger et les déloger de la ville,,.
Conformément à l'armistice qu'ils conclurent avec lui, les arabo-andalous et leurs familles quittèrent Alexandrie avec leurs armes, à bord de quarante vaisseaux. L'historien Warren Treadgold estime leur nombre à quelque 12 000 personnes, dont environ 3 000 combattants. Ils connaissaient déjà la Crète, pour l'avoir razziée précédemment. Selon Makrypoulias et Treatgold, il existe une légende relatant que les pirates comptaient seulement razzier une fois de plus la Crète puis trouver une terre d'accueil ailleurs, et qu'Abou Hafs aurait bouté le feu à leurs navires pour ôter à ses hommes toute possibilité de reprendre la mer. Dans la mesure où les exilés avaient emmené avec eux leurs familles, il est probable que l'anecdote a été inventée a posteriori et a peut-être inspiré Hernán Cortés. Le site où les arabo-andalous prirent pied sur l'île reste inconnu : peut-être le littoral septentrional, dans la baie de Souda ou à proximité de l'endroit où ils allaient bâtir Chandax (arabe : ربض الخندق, khandak, c'est-à-dire « le fossé [défensif] »), leur ville et forteresse principale,, ou peut-être la côte méridionale (en particulier les plages de la large plaine fertile de la Messara), et auraient de là gagné le littoral égéen,.
Onze émirs se succédèrent en Crète si l'on en croit les sources arabes et byzantines ainsi que les émissions de leur monnaie. Les dates de règne indiquées sont cependant très approximatives car les sources ne concordent pas toujours, :
| Nom arabe | Nom dans les sources grecques | Dates approximatives de ègne |
|---|---|---|
| Abu Hafs (Omar Ier ibn Chu'ayb ibn Isa al-Ghaliz al-Iqritich) | Apohapsis | 827/828 - env. 855 |
| Chu'ayb I ibn Omar (en) | Saipès, Saët | env. 855–880 |
| Abu Abdallah Omar II ibn Chu'ayb (en) | Babdel | env. 880–895 |
| Mouhammad ibn Chu'ayb al-Zarkun (en) | Zerkounès | env. 895–910 |
| Yosuf ibn Omar II (en) | env. 910–915 | |
| Ali ibn Yosuf (en) | env. 915–925 | |
| Ahmad ibn Omar II (en) | env. 925–940 | |
| Chu'ayb II ibn Ahmad (en) | env. 940–943 | |
| Ali ibn Ahmad (en) | env. 943–949 | |
| Abd al-Aziz ibn Chu'ayb II | Kouroupas | 949–961 |
| (Al-Numan ibn Abd al-Aziz (en)) | Anémas | N'a pu règner |
Sous l'émirat musulman, la population chrétienne de l'île devient très discrète et une thèse classique est que les chrétiens survivants auraient tous été convertis ou expulsés. Toutefois des artefacts à motifs chrétiens trouvés dans la vallée d'Amari et sur les plateaux d'Omalós et de Lassithi, ainsi que le témoignage des sources musulmanes, montrent la survivance du christianisme dans l'île, en particulier dans les montagnes. Il semble toutefois que les musulmans, descendant des conquérants arabo-andalous ou chrétiens convertis, ont fini par être majoritaires dans l'île vers la fin de la période saracène, d'autant qu'ils étaient exemptés du kharadj, l'impôt sur les non-musulmans, et des corvées agricoles.
Pour déloger les « saracènes » de Crète, l'empereur byzantin Romain II (959-963) envoya son général Nicéphore Phocas qui y débarqua en juin ou juillet 960, bouscula les premières résistances musulmanes et vint mettre le siège devant Chandax. Selon Théodose le Diacre, les chrétiens « habitants des monts et des grottes » se rebellèrent à cette occasion et, emmenés par leur chef Karamountès, descendirent des montagnes pour rejoindre Phocas. Le blocus se prolongea tout l'hiver 960-961 ; le , les Byzantins emportaient la cité, ,.

Les chrétiens pillèrent Chandax puis l'armée byzantine rasa les mosquées (ou les transforma en églises) et démantela les fortifications. Les musulmans subirent le sort que leurs ancêtres avaient, 135 ans auparavant, infligé aux autochtones crétois : ils furent massacrés ou réduits en esclavage tandis que le dernier émir de Crète, Abd al-Aziz ibn Chu'ayb (le « Kouroupas » des sources grecques), avec son fils Al-Numan, étaient emmenés en captivité à Constantinople, où Phocas célébra un triomphe,. L'île redevint l'une des provinces impériales et fut érigée en thème militaire : les rares musulmans qui y subsistaient (probablement en majorité des autochtones passés à l'islam durant la domination arabe) embrassèrent le christianisme sous l'action de missionnaires tels que Nikonos le Convertisseur (« St-Nikon le Métanoète »). Parmi ces convertis, figura le prince Al-Noman lui-même, qui, entré au service de Byzance sous le nom d'Anémas, trouva la mort en 971 au siège de Dorostolon sur les bords du Danube, lors de la guerre qui opposa Byzance aux Russes en 970-971,.
Du Xe au XVIIe siècle, il n'y a plus en Crète de traces matérielles ou de témoignages écrits d'une présence musulmane autre qu'anecdotique, mais à partir de la conquête turque, l'islam redevient dominant dans l'ile (juridiquement et fiscalement sinon démographiquement), sous la double forme d'une colonisation de peuplement turque ou arabe et de la conversion à l'islam d'une partie des orthodoxes et des juifs avdétis (avdetlar : « ralliés »),.

Dans les plaines les plus fertiles de la Crète, les sultans de Constantinople accordent des domaines (تيمار, timars) à ces nouveaux musulmans ou müminler dès lors surnommés « Abadiotes », du turc ottoman ābād (آباد) qui signifie « fief, fondation, établissement » : c'est un suffixe qui entre dans le nom de nombreuses localités d'Anatolie.
Au XIXe siècle, on dénombrait en Crète 4 000 Abadiotes : après le rattachement de la Crète à la Grèce (1913) et selon les dispositions du traité de Lausanne (1923) ils durent partir en Anatolie et furent remplacés par des réfugiés grecs d'Asie mineure.
Un héritage de la présence abadiote en Crète est la mosquée ottomane Hassan Pacha sur le port de La Canée, bâtie en 1645 en l'honneur de Küçük Hassan Pacha, premier commandant de la garnison ottomane, à la place d'une petite église byzantine: plus ancienne mosquée à avoir été érigée en Crète depuis la période « saracène », elle a perdu son minaret et est actuellement utilisée comme salle d'exposition.