Le langage du Canard enchaîné se caractérise par un vocabulaire populaire et des tournures et allusions ironiques.
Le langage utilisé
Le journal se voulant hors des modes — sa maquette évolue peu et la manchette avec le canard dessiné par Henri Guilac demeure —, il s'est toujours efforcé d'employer un langage simple et populaire, celui de tous les jours, de tout le monde, avec des mots entendus au comptoir des bistrots.
L'«esprit Canard» se revendique cependant «d'un certain anti-conformisme». Il faut un temps d'adaptation afin de «saisir le sens de l’information qui y est diffusée»: le Canard enchaîné fait «usage permanent de[s] surnoms, dénégations, prétéritions, antiphrases, litotes et autres calembours et contrepèteries.».
L'orthographe
Le Canard enchaîné utilise parfois une orthographe qui lui est propre. Par exemple, « pédégé » pour « PDG », « jité » pour JT, «interviouve» pour «interview», etc.
Les expressions
Il a créé ou popularisé pour un temps ou pour longtemps les expressions comme:
«Bla bla bla»: onomatopée créée par Paul Gordeaux et lancée par le Canard sous la plume de Pierre Bénard le (« Mon ami Paul Gordeaux, lorsqu'on lui présente un reportage où il y a plus de mauvaise littérature que d'informations, dit en repoussant le papier: - Tout ça c'est du bla bla bla! »);
«se tapoter le menton»;
«à se taper le derrière par terre»;
«minute Papillon» (allusion au garçon du Café du Cadran);
le «lampiste» (lorsqu'il prend la défense des petits contre les grands, Pierre Bénard popularisant ce mot dans le journal le );
les «étranges lucarnes» (la télévision sous la plume d'André Ribaud) mot de Paul Gordeaux, qui, après avoir été le critique dramatique de France-Soir, fut le critique des étranges lucarnes;
les «ciseaux d'Anastasie», pour évoquer la censure;
les «journalistes-carpette» pour désigner des journalistes trop complaisants avec le pouvoir;
«de quoi se marrer».
Les animaux
Il y eut surtout pendant la période de 1915 à 1930 tout un bestiaire, tout un « zoo » Canard. Il s'agissait de monstres aux noms (alors) bizarres: le moratorium, le covenant, le mazout, le beluga, le dahu.
Les erreurs
Des erreurs révélées par le Canard ont obligé à rectifier quelques ouvrages dont :
l'édition du Petit Larousse illustré1959 avait affublé Léon Blum du patronyme «Karfulkenstein»: ce patronyme était emprunté aux campagnes de presse contre Léon Blum menées par le journal Gringoire dans les années 1930. L'auteur de l'article était d'ailleurs, comme le révélèrent les éditions Larousse, un ancien de Gringoire. D'autres manifestations d'antisémitisme avaient été relevées dans le dictionnaire; celui-ci fut retiré de la vente et corrigé;
les Mémoires du Général de Gaulle, tome 3: un passage inclut abusivement Le Canard enchaîné parmi les journaux communistes. À la demande de l'hebdomadaire satirique, l'erreur sera corrigée.
Sobriquets de personnalités
Parmi les surnoms donnés par l'hebdomadaire à diverses personnalités politiques et médiatiques françaises et étrangères, à titre permanent ou épisodique, citons:
«Lou Ravi» (en commentaire d'une photo le montrant endormi au banc des ministres à l'Assemblée nationale)
«Raymond la Science» (en référence ironique - Valéry Giscard d'Estaing l'avait appelé "le meilleur économiste de France" - au sobriquet de l'un des membres de la Bande à Bonnot)
«Dobeuliou» (épellation phonétique de la lettre W en anglais. En Amérique anglophone, Bush est surnommé « W », voire « Dubya » (prononcé deub-ya, ou dab-ya), exagération de la prononciation sudiste du W).
Michel Debré: «l'Amer Michel» (surnom homophone de la chanson enfantine C'est la mère Michel, et de l'Amer Picon) ou "Michou-la-colère" en raison de sa lettre d'information (assez confidentielle) intitulée "le Courrier de la colère"
Robert Hersant: Homme de presse très droitier (dans sa jeunesse il s'était engagé dans la collaboration, et tenté de s'enrôler dans la LVF) , qui en agglomérant des dizaines de journaux en difficulté, avait créé un groupe de presse tentaculaire (la SocPresse) dont le navire-amiral était Le Figaro d'où les surnoms suivants: Le Papivore (au sens dévoreur de papier ) ou Herr Sant (à prononcer avec l'accent allemand ) en référence à son militantisme collaborationniste
Lionel Jospin: «Yoyo» (en fait, invention des Guignols de l'Info parodiant fin 1996 une série enfantine intitulée «Oui-Oui au pays des jouets» en «Yo-yo au pays des idées»)
Jacques Médecin: «Monsieur Dix-pour-cent-sur-les-chiottes» à la suite d'une note publiée sur le Canard, où l'ancien maire de Nice sur l'affichage de la publicité sur les toilettes publiques.
«Mendès Lolo» (parce qu'il fit distribuer du lait dans les écoles en 1954)
Danielle Mitterrand: «Tatie Danielle», à partir de 1989-1990, probablement inspiré à la fois par le sobriquet d'Yvonne de Gaulle (Tante Yvonne), par le surnom de François Mitterrand (Tonton), et par le succès du film d'Étienne Chatiliez
«Tonton» (surnom emprunté aux services de sécurité des voyages officiels)
«Dieu» (surnom apparu au cours du premier septennat)
«Dantonton» (jeu de mots avec Danton pour le Bicentenaire de la Révolution), avec dans l'édition du 14 juillet 1989 la parodie des derniers mots de Danton: «Montre ma fête au peuple, elle en vaut la peine».
Patrick Ollier: «POM» (dans un article de , rapportant un surnom qui circulerait au sein de l'UMP, et qui fait allusion à sa compagne Michèle Alliot-Marie dite MAM, POM pouvant alors se décomposer en «Patrick Ollier-Marie»)
Jean-Pierre Raffarin: «le Phénix du Haut-Poitou» (on peut soupçonner, dans l'élaboration de ce sobriquet, l'influence lointaine de surnoms comme «le Génie des Carpates» ou «le Danube de la pensée» qui, selon la rumeur, auraient été appréciés par l'ancien dirigeant roumain, Nicolae Ceaușescu, qui aurait aimé les entendre ou les lire dans une presse dévouée à son régime; ou réminiscence du «Taureau du Vaucluse», surnom de Daladier avant 1940 que la rédaction du Canard devait bien connaître). Surnommé aussi: «Raff».
Paul Ramadier: «Ramadan» et «Ramadiète» (surnoms donnés lors de son passage au ministère du Ravitaillement)
Olivier Stirn: «l'andouille de Vire» – les faits et gestes du personnage étant qualifiés de «stirneries» (Olivier Stirn a été maire de Vire (Calvados) durant plusieurs mandats)
↑« Le grand cirque quinquennal », par Stéphane Mazurier, Siné Mensuel no57, page 10, octobre 2016.
↑Renaud Lecadre, «De la collaboration à la Socpresse: Robert Hersant, le «papivore»», dans Histoire secrète de la Ve République, La Découverte, , 631–633p. (lire en ligne)