L'effet Matilda: attribution des découvertes scientifiques féminines à un collègue masculin.
L’effet Matilda est le déni, la spoliation ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes à la recherche scientifique, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins.
L'effet Matilda s'inscrit plus largement dans le phénomène d'invisibilisation et d'effacement des femmes. Par ailleurs, il a été comparé à l'effet Matthieu, selon lequel un scientifique éminent obtient souvent plus de crédit qu'un chercheur relativement inconnu, même si son travail est partagé ou similaire.
En 1993, Margaret W. Rossiter observe que ce phénomène est décuplé lorsqu'il s'agit de femmes scientifiques. Elle nomme cette théorie l'«effet Matilda» en référence à la militante féministe américaine du XIXesiècleMatilda Joslyn Gage. Celle-ci avait remarqué que des hommes s'attribuaient les pensées intellectuelles des femmes,. Les contributions des femmes sont souvent réduites à des remerciements en bas de pages.
Mais, ce phénomène de minimisation ne se limite pas à l'appropriation de travaux de chercheuses par des hommes. Il se retrouve en cas de découvertes simultanées, où le seul nom retenu est bien souvent celui du découvreur masculin.
Il commence bien en amont, avec l'omission de femmes scientifiques dans les annuaires ou compilations de biographies de scientifiques dont bien souvent les titres excluaient de plus les femmes: Rossiter constate qu'aux États-Unis, pour des ouvrages majeurs, on n'y parle pas de «scientifiques», mais d’«hommes de sciences». En sciences sociales, dans les années 1950 et 1960, plusieurs études influentes sur cette population excluent les femmes de leurs échantillons pour obtenir des profils plus homogènes, ou plus tard les intègrent dans les données d'analyse, mais sans les citer dans le corpus des travaux, contrairement à leurs homologues masculins. Lorsque la participation de femmes est reconnue dans des travaux scientifiques, les médias renforcent le processus en citant de préférence les seuls noms masculins.
Il s'inscrit plus largement dans le phénomène d'invisibilisation et d'effacement des femmes, également dénommé mentrification, qui est commun à plusieurs domaines (scientifiques, mais aussi techniques, artistiques, politiques),.
Jeanne Barret (1740-1807), botaniste originaire de Bourgogne, est la première femme à avoir fait le tour du monde en bateau. Compagne et collaboratrice du botaniste Philibert Commerson, elle dut se travestir en homme pour participer à l'expédition de Louis-Antoine de Bougainville. On leur doit par exemple les premiers spécimens de bougainvillier. L'essentiel des découvertes botaniques fut attribué à Commerson seul, dont plus de 70 espèces végétales portent le nom. Il faudra attendre deux cent ans pour que Jeanne Barret soit à nouveau immortalisée avec la description de l'espèce Solanum baretiae.
Au XIXesiècle
Nettie Stevens (1861-1912), une généticienne américaine, a découvert le Système XY de détermination sexuelle. Ses études cruciales sur les vers de farine ont révélé pour la première fois que le sexe d'un organisme est déterminé par ses chromosomes plutôt que par l'environnement et autres facteurs. C'est toutefois Thomas Hunt Morgan, un généticien renommé à l'époque, qui est généralement crédité pour cette découverte.
Au XXesiècle
Plusieurs cas d'effet Matilda sont recensés pour le XXesiècle.
Frieda Robscheit-Robbins(en) (1888-1973), pathologiste américaine, co-auteure pendant 30 ans avec George Hoyt Whipple de nombreuses publications sur l'utilisation thérapeutique du foie dans certains cas d'anémie. Leurs découvertes valent à Whipple seul le prix Nobel de médecine, qu'il partage avec George Minot et William Murphy en 1934. Si Frieda Robscheit-Robbins est privée ainsi de reconnaissance scientifique, Whipple fera valoir son travail en lui cédant une part de la récompense financière.
Mary Whiton Calkins (1863-1930), psychologue de l'université Harvard, avait découvert que des stimuli associés à d'autres stimuli vifs sont rappelés plus facilement, ainsi qu'une durée d'exposition accrue en améliore le rappel. Ces découvertes ainsi que la méthode associée sont utilisées plus tard par Georg Elias Müller(en) et Edward B. Titchener, sans en donner le crédit à Mary Whiton Calkins.
Alice Ball (1892-1916), chimiste à l'université d'Hawaï, découvre un traitement contre la lèpre. Elle décède avant la publication de ses travaux que le président de l'université Arthur L. Dean s'attribue.
Lucia Moholy (1894-1989), photographe austro-tchèque du mouvement Bauhaus, réfugiée juive à Londres puis en Suisse, icône de la Nouvelle Objectivité et de la photographie moderne, rarement créditée pour son travail novateur qui est principalement attribué à son ex-époux László Moholy-Nagy ou à Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, auprès duquel elle peine durant des décennies à récupérer ses droits sur ses négatifs qu'il utilise; même ses ouvrages sont publiés sous le seul nom de son mari.
Cecilia Payne-Gaposchkin (1878-1979), astronome et astrophysicienne anglo-américaine découvre en 1924 que les étoiles sont composées à 98% d'hydrogène et d'hélium. Henry Norris Russell, professeur de Harlow Shapley, qui est le patron de Cecilia Payne, la dissuade de publier sa découverte, arguant que le consensus scientifique de l'époque est que la Terre et les étoiles doivent avoir une constitution semblable. En 1928, Henry Russell arrive aux mêmes résultats et comprend qu'elle avait raison. Dans sa publication, il évoque les travaux de Cecilia Payne mais passe sous silence son revirement de position.
Erika Cremer (1900-1996), chimiste qui met au point la technique de la chromatographie en phase gazeuse en 1944, publiée en 1951, et jugée sans intérêt par ses pairs allemands, qui l'ignorent. En 1952, Archer John Porter Martin et Richard Laurence Millington Synge reçoivent ensemble le prix Nobel de chimie pour la chromatographie de partage et suggèrent qu'il pourrait être possible d'utiliser de la vapeur comme phase mobile. La même année, Anthony Trafford James(de) et Archer Porter Martin puis, en 1953, le Tchèque Jaroslav Janák publient des rapports revendiquant l’invention de la chromatographie en phase gazeuse. Toutefois, aucun de ces rapports ne cite les travaux antérieurs de Cremer, probablement parce que leurs auteurs n'en avaient pas eu connaissance, à cause du manque de reconnaissance dont elle a fait l'objet. D'autres contributions d'Erika Cremer ont aussi été développées par d'autres scientifiques qui ont eu plus de reconnaissance qu'elle.
Rosalind Franklin (1920-1958), physico-chimiste britannique, obtient la première photographie d’ADN par diffraction de rayons X (appelé le cliché 51). Ce cliché, ainsi que ses travaux qu'ils ont obtenu à son insu, permettent aux chercheurs James Dewey Watson et Francis Crick de démontrer la structure en double hélice de la molécule d'ADN, découverte pour laquelle ils obtiendront le prix Nobel en 1962, sans correctement reconnaître le rôle de leur collègue (bien que Watson ait décrit l’importance cruciale de sa contribution dans son livre La Double Hélice de 1968).
Marie Tharp (1920-2006), géologue, cartographe et océanographe américaine. Collaborant avec le géologue Bruce C. Heezen, elle découvre en 1952 des rifts dans les fonds marins et en conclut que des pans de la croûte terrestre dérivent, ce que Heezen considéra comme «une hérésie scientifique» et un «truc de fille». Jusqu'en 1965, elle ne peut participer à aucune des 33 expéditions menées par Heezen qui tente d'expliquer la découverte de Tharp par la théorie de l'expansion terrestre, considérée aujourd'hui comme fausse,,.
Marthe Gautier (1925-2022), femme médecin française, contribue à la découverte en 1958 à l'hôpital Trousseau à Paris de la trisomie 21, qui est due à un chromosome surnuméraire. Selon elle, un stagiaire du CNRS, Jérôme Lejeune, s'attribue cette découverte lors d'un congrès à Montréal en 1959 et recevra pour cela le prix Kennedy. Cette version des faits est fortement contestée et rejetée par la fondation Jérôme Lejeune. En 2009, Marthe Gautier reçoit le Grand Prix de la Fédération française de génétique humaine, pour sa découverte. En 2014, le comité éthique de l’Inserm reconnaît le rôle de Marthe Gautier dans la découverte de la trisomie 21,.
Alice Recoque (1928-2021), informaticienne française.
↑(en) Eric J. Tepe, Glynis Ridley et Lynn Bohs, «A new species of Solanum named for Jeanne Baret, an overlooked contributor to the history of botany», PhytoKeys, no8, , p.37-47 (DOI10.3897/phytokeys.8.2101).
↑Joel Bartholemew Hagen, Douglas Allchin et Fred Singer, Doing biology, HarperCollins College Publishers, (ISBN978-0-673-99638-1)
↑(en) Jane J. Lee, «6 Women Scientists Who Were Snubbed Due to Sexism», National Geographic, (lire en ligne[archive du ], consulté le )
↑Comité d’éthique de l’Inserm, «Avis du Comité d’éthique de l’Inserm relatif à la saisine d’un collectif de chercheurs concernant la contribution de Marthe Gautier dans la découverte de la Trisomie 21», Publication Inserm, (lire en ligne).
Traduction française: Margaret W. Rossiter (trad.Irène Jami), «L’effet Matthieu Mathilda en sciences», Les Cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no11, (ISSN1146-6472, lire en ligne)