
Un graphzine est, comme son nom le laisse entendre, un ouvrage autoproduit ou "zine" au contenu essentiellement graphique. Les éléments textuels, s'ils existent, sont conçus de manière graphique ou intégrés dans les images. Le fil narratif entre les images, contrairement aux bandes dessinées classiques, est généralement absent. Alors que le fanzine, au sens précis de ce terme, est un "zine" de "fan", c'est-à-dire consacré à un sujet particulier (comme la science-fiction, le rock ou n'importe quel sujet), le graphzine vaut pour lui-même, comme événement graphique, sans être relatif à un sujet donné. Lorsqu'un graphzine est organisé selon un thème principal, ce qui arrive parfois, celui-ci n'est souvent qu'un prétexte pour une expression graphique.
Le terme "graphzine" apparaît pour la première fois en 1984, dans un article signé Igwal publié dans l'éphémère magazine Zoulou. Il sert alors à qualifier une constellation hétéroclite de publications graphiques auto-éditées (Le Journal de Placid et Muzo, Gabor Kao, Au Sec!, Palpable ou Basic, notamment). Mais la plupart des jeunes artistes interrogés à cette occasion font eux-mêmes référence à deux collectifs actifs depuis la décennie précédente : Bazooka, dont les artistes (parmis lesquels Kiki Picasso, Loulou Picasso, Olivia Clavel ou Lulu Larsen) interviennent notamment dans le quotidien généraliste Libération, et Elles sont de sortie, soit le duo de Bruno Richard et de Pascal Doury.
Depuis le milieu des années 1980, de nombreux graphzines sont imprimés en sérigraphie et se rapprochent alors du livre d'artiste. Chronologiquement, les plus importants artistes-éditeurs en sérigraphie sont l’A.P.A.A.R (Association Pour Adulte Avec Réserve), une structure éditoriale créée en 1983 par Frédéric de Broutelles et Louis Bothorel au sein de l'Atelier d'Eric Seydoux, Le Dernier Cri, créé en 1993 par Pakito Bolino et Caroline Sury en région parisienne, avant d’emménager en 1996 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, Coco Bel Œil (ou CBO), également fondé en 1993 par Philippe Huger, dit UG. D'autres suivent au cours des années 1990, comme Bongoût, animé à partir de 1995 par Meeloo Gfeller.
Puisque les tirages des graphzines sont souvent réduits, voire confidentiels, et que leurs auteurs prennent rarement le soin du dépôt légal, la conservation patrimoniale de ces publications dépend du bon vouloir des artistes-éditeurs. Cependant, depuis 1998 et la tenue dans ses murs de l'exposition "Regard noir ; Gravures-graphzines", la Bibliothèque nationale de France mène une politique d'acquisition de graphzines. En 2013, la bibliothèque de l'Institut Central de Recherche en Histoire de l'Art de Munich a fait l'acquisition d'une collection importante de graphzines français (plusieurs milliers d'ouvrages). Depuis cette date, l'institution a régulièrement enrichi ce fonds, ce qui en fait aujourd'hui le principal lieu public de conservation de graphzines.
Typiquement imprimés en petits tirages à l'aide de moyens accessibles aux amateurs (sérigraphie, photocopie, ronéo, pochoir, risographie), reliés à la main, ces ouvrages graphiques sont diffusés par quelques librairies spécialisées dans les productions alternatives. Ils contiennent essentiellement des images (dessin ou collage), parfois des bandes dessinées, voire quelques éléments de texte. En raison de l'importance initiale pour ces artistes-éditeurs, des interventions de Bazooka, un collectif impliqué dans le mouvement punk, le graphzine, à ses débuts, a lui-même été associé à l’effervescence artistique de cette période.
Sur le plan matériel, le graphzine constitue un champ d'expérimentation pour des formats atypiques et des techniques d'impression inédites. Les artistes refusent les conventions de représentation telles qu'on peut les trouver dans les illustrations de presse, par exemple (lisibilité des images, évidence du propos). De la même manière, les thématiques vont souvent à l'encontre des tabous et il est fréquent de trouver des images qui abordent frontalement la représentation de la violence et de la sexualité. Le caractère individuel de la production éditoriale permet à plusieurs artistes d'aborder des thématiques très personnelles : retranscriptions d'un espace onirique ou d'émotions telles que la tristesse, la haine ou le dégoût. Les critiques de l'aliénation et du consumérisme de la société actuelle sont aussi présentes.
Xavier-Gilles Néret, Graphzine Graphzone, Le Dernier Cri / Éditions du Sandre, 2019. Ce livre propose une importante bibliographie des articles et ouvrages portant sur les graphzines.