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(ar) مسيح دارفور |
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Le Messie du Darfour (مسيح دارفور, Masīḥ Dārfūr) est un roman d'Abdelaziz Baraka Sakin paru en 2012 dans sa version arabe originale et en français en 2016 aux éditions Zulma, traduit par Xavier Luffin. Il n'a pu paraître au Soudan où les oeuvres de l'auteur sont interdites depuis 2009 .
Le roman relate les atrocités commises pendant la guerre du Darfour, principalement par l'armée gouvernementale et ses auxiliaires. les Janjawids, issus pour la plupart des pays voisins, dont la particulière sauvagerie est soulignée par l'auteur qui se sert en guise d'exergue d'une phrase prononcée par un de ses personnages, qui détourne avec humour une comparaison célèbre des Évangiles et du Coran : " Il est plus facile de faire passer un chameau par le chas d'une aiguille que de faire entrer un janjawid au Royaume de Dieu"
Relativement court, "le Messie du Darfour" foisonne en personnages et péripéties. En novembre 2012 Ibrahim Khider et Shikiri Toto Kuwa sont enrôlés de force lors d'un contrôle à la sortie de Khartoum et deviennent amis. Pendant dix ans, ils vont risquer leur vie dans une guerre civile qu'ils désapprouvent. Shikiri, originaire de Kassala, révèle qu'il a été chargé de surveiller Ibrahim à cause de ses convictions républicaines et que lui-même ne désire que "déserter ou se venger'. Ils se trouvent dans les environs de Nyala où Shikiri se rend chez une tante, Kharifiyya, marchande de légumes. Il rencontre chez elle, avant son retour du marché, une jeune fille, Abderahman qu'elle a recueillie, abandonnée dans la rue. À peine se sont-ils vus qu'ils s'éprennent l'un de l'autre. Tante Kharifiyya accepte très vite leur union et la consacre par un passage devant un iman et un notaire . Ils le font quand Abderahman qui tient absolument à son prénom d'homme accepte qu'elle s'appelle officiellement " Madame Abderahmana". Abderahman a réchappé à quinze ans au massacre de son village où a péri sa famille, y a été violée comme elle sera au camp de Kila où elle s"est retrouvée. Dès lors, elle ne veut que se venger des janjawids, en tuer dix, ce qu'elle commence à faire pour deux d'entre eux en usant de ses charmes. Elle demande à son mari de lui apprendre à se servir d'un fusil, qui la dissuade de son projet en précisant qu'il n'a jamais tué qui que ce soit et qu'il vide toujours ses cartouches sur des cibles imaginaires. Elle contacte alors un ami voisin, Oncle Juma Sakin , propriétaire d'une écurie, de lui procurer un cheval pour rejoindre les "rebelles" dont il est à Nyala un haut responsable clandestin. Après avoir vainement tenté de la dissuader, il décide de l'accompagner à cheval, de nuit, sachant où se trouve Haroun surnommé "Charon" qui dirige le groupe pluriethnique des "Tora Bora". Elle y retrouve Ibrahim et son mari, faits prisonniers, qui n'ont évité la mort que parce qu'il étaient des conscrits. Abderahman devient une combattante féroce qui concurrence "Charon" dans la direction du mouvement. Voulant épargner ses prisonniers menacés par un bombardement, Charon les laisse s'enfuir. Après bien des tribulations, Ibrahim Khider, pacifiste, est chargé de faire un rapport sur celui que les media occidentaux appellent "Le Messie du Darfour", à la notoriété grandissante. Accomplissant des miracles, prêchant la paix et démontrant la puissance du Verbe, présenté comme une réincarnation du Christ, il contrarie les intentions bellicistes du gouvernement. Il a pour mère Maryam d'origine arabe et pour père Joseph, "zourga", terme péjoratif utilisé par le gouvernement pour ceux qu'il considère comme "noirs", non arabes , ces multiples ethnies, Four, Zaghawas, Massalit, Dajo peuplant l'ouest du Soudan dont il cherche à accaparer les terres. Dans cette région qu'embellit le Djebel Marra, où le village de Khourbati produisait une variété de mangues exceptionnelle, désormais ravagée par les horreurs de la guerre, Ibrahim Khider découvre cet homme, noir de peau, au habits élimés , "au regard puissant où l'on croirait se noyer". Lorsque Ibrahim Khider lui demande s'il est "le fils de Dieu", il répond qu'il est le "fils de l'homme" et que tout ce qui vit est "fils de Dieu". Le roman se termine sur l'immense procession qu'il mène, suivi de ses disciples de plus en plus nombreux, parmi lesquels Tante Kharifiyya, Ibrahim, Marie-Madeleine, l'ancienne amante de "Charon", rendant leur vie aux morts, leurs membres aux amputés. Le roman se termine ainsi dans une perspective millénariste de fin des temps et d'avènement sur terre du règne de la paix et de la beauté.
Dans une interview donnée au journal Le Monde, l'auteur précise que « le roman n'est pas l'art de l'histoire, mais l'art de construire une histoire ». L'importance symbolique du Messie est de fait soulignée par la construction du récit où il apparaît principalement dans le premier et le dernier chapitre. Dans le premier ("Vole"), l'escouade chargée de s'emparer de lui s'est adjoint les services de charpentiers contraints de construire des croix destinées à l'exécution de ce dangereux pacifiste et de ses disciples ; dans le dernier chapitre ("La procession"), loin d'être éliminé, il triomphe à la tête d'un immense cortège où chacun porte une croix qui " écrase le corps, mais purifie le cœur". Cette longue marche réunit toutes les ethnies, adeptes d'un pacifisme militant, refusant d'être les acteurs involontaires et les victimes de guerres, dont les autres chapitres ont dépeint les horreurs et dont la responsabilité incombe à des dirigeants menés par leurs seuls intérêts. L'auteur rapporte dans "Africultures" que dans un camp de réfugiés près de El Fasher, on a réuni des enfants qui jouaient sous forme de pièce de théâtre le dernier chapitre pour donner espoir aux réfugiés, pratique rapidement interdite par les autorités.
Le roman comporte par ailleurs deux chapitres qui ne sont pas indispensables à l'intrigue. Dans la même interview au Monde, Baraka Sakin précise qu'"(il) part toujours d'un fil conducteur auquel (il) rattache d'autres histoires". C'est le cas du ch.5 "La liberté" qui présente la généalogie d'Ibrahim Khider, descendant d'esclaves, révélant une origine que cachent beaucoup de Soudanais (comme la sœur d'Ibrahim) et des événements que dénie l'histoire officielle, l'esclavage pratiqué dans le pays par les Arabes musulmans et aboli sous la colonisation anglaise. D'autre part, le ch.10 "Comment Tante Kharifiyya perdit la foi" souligne l'influence, dont rend compte ce titre, qu'exerce le récit qu'elle entend et qui va la conduire à rejoindre le Messie. Ce chapitre pourrait constituer une nouvelle en soi sur les horreurs de cette guerre à travers le récit d'une victime des janjawids, une femme errant dans Nyala, ne cessant de relater son calvaire, tortures, viols répétés, massacre de tous les siens, mais aussi - et c'est un des thèmes du roman - la critique des organisations internationales qualifiées de "chiens des Nations Unies, car ils reniflent à la recherche d'indices et lancent des accusations à la légère, ils voudraient un conflit sans victimes, sans déplacés. C'est insensé."
Certains relèvent de la littérature réaliste comme Ibrahim Khider ou celui qu'on a surnommé "Charon"; en revanche, des personnages comme Abderrahmane ou le Messie apparaissent comme symboliques, nés de la pure créativité de l'auteur, incarnant un mythe ou une utopie. Dans une interview, il tient à rappeler qu' « un roman est une fiction et non un reportage, que la littérature est l'enfant de l'imagination, et qu'il a été influencé par les contes africains » .
Ibrahim Khider
Une recrue de l'armée soudanaise, descendant d'esclaves, dont ses supérieurs se méfient, considérant qu'il a des "idées néfastes" (ch.2), relevant du "communisme" ou du "républicanisme" contraire à l'idéologie du Pouvoir. Ibrahim a assisté à la pendaison de Mahmoud Mohamed Taha le . Il se rend compte alors qu'il est le complice de cet assassinat perpétré par le gouvernement de Gaafar Nimeiry. Devenu pacifiste, enrôlé malgré lui, "il se moque sans cesse de ces héros qui avaient voué leur vie à combattre leurs frères de sang". Il cherche sans cesse à déserter pour rejoindre sa famille et devient, à la fin du récit, un disciple du Messie.
Charon
Surnom d'un certain Haroun, de la tribu des Masalit , c'est un guerrier à la tête d'un groupe de rebelles, les "Tora Bora", capable du meilleur comme du pire . Il libère des prisonniers qui risquent de mourir sous des bombardements, mais les menace du pire, s'il les reprend (Ch.7 Schizophrénie). " Si quelqu'un tentait des s'échapper, il se transformait en monstre sans pitié, c'est pourquoi on l'avait surnommé Charon, du nom du passeur qui avait emporté tant d'âmes vers l'île de la mort". Contrairement à ses ennemis, les janjawids, primitifs et incultes, il est diplômé en sciences économiques de l'université de Mansoura en Egypte (Ch.4 Les sentiers du danger).
Abdelaziz Baraka Sakin a déclaré avoir écrit « ce livre pour expulser sa peur de la guerre ».