La polycrise (ou polycrisis en anglais) est un concept introduit par le philosophe et sociologue français Edgar Morin dans son ouvrage Terre-Patrie (1993), coécrit avec Anne-Brigitte Kern. Ce terme désigne une situation complexe où plusieurs crises interconnectées et interdépendantes convergent, amplifiant mutuellement leurs effets. Cette dynamique systémique rend leur gestion particulièrement difficile en raison des interactions synergiques qui dépassent les capacités traditionnelles d’analyse et de résolution.
Edgar Morin, pionnier de la pensée complexe, a introduit le concept de polycrise dans un contexte historique marqué par de profondes mutations globales, notamment la fin de la guerre froide, la mondialisation galopante et les premières alertes sur les limites planétaires. Dans Terre-Patrie, il met en lumière l’interconnexion entre des crises économiques, écologiques, sociales et culturelles, soulignant leur évolution simultanée et leurs effets cumulatifs.
Le concept émerge dans les années 1990, une période marquée par :
Depuis les années 2020, le concept a fortement gagné en popularité pour décrire des crises telles que:
Des chercheurs comme Thomas Homer-Dixon ou des institutions comme le Cascade Institute ont approfondi le concept, liant la polycrise à des risques systémiques globaux dans l’Anthropocène.
La polycrise est marquée par des crises profondément interconnectées (économiques, sociales, environnementales, politiques, technologiques, etc.). Contrairement à une multicrise, où les crises sont indépendantes, les crises d’une polycrise interagissent structurellement, formant des boucles de rétroaction amplificatrices. Par exemple :
La polycrise est intrinsèquement liée à des temporalités multiples. Elle combine des événements rapides (comme les pandémies, les guerres ou encore les crises financières) avec des processus lents et insidieux (tels que le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources naturelles ou le recul démocratique). Ces temporalités croisées produisent des effets cumulatifs et amplifiés, rendant la compréhension et la gestion des crises encore plus complexes.
La polycrise se manifeste à des échelles variées, allant des individus et communautés locales aux systèmes planétaires. Cette diversité d’échelles crée une mosaïque d’interactions qui rend la compréhension et la résolution des crises particulièrement difficiles.
Cette multiplicité des ordres de grandeur complique la mise en œuvre de solutions, car les interventions efficaces à une échelle peuvent avoir des conséquences imprévues à une autre.
Les polycrises révèlent des ruptures dans les mécanismes de régulation environnementaux, sociaux ou encore économiques :
Pour mieux comprendre la complexité de la polycrise, il est utile de distinguer plusieurs formes de crises qui s’entrelacent et se renforcent:
Ces typologies ne sont pas exclusives : une permacrise peut englober des crises systémiques ou découler de métacrises.
Par exemple, la dégradation continue des écosystèmes (permacrise) peut provoquer des crises systémiques (perturbations climatiques) tout en érodant les bases idéologiques et institutionnelles qui gouvernent nos sociétés (métacrises).
Ce concept reflète les préoccupations croissantes concernant la durabilité et la viabilité des systèmes socio-économiques, politiques et écologiques contemporains.
Certains critiques considèrent que la polycrise peut engendrer un sentiment de complexité écrasante, rendant l’action difficile. Le terme est parfois perçu comme un mot à la mode (buzzword) ou une distraction face aux causes sous-jacentes des crises ,.
D’autres soulignent le risque que le concept reste abstrait et difficilement applicable pour guider les stratégies de gestion des crises.
La gestion des polycrises nécessite :
Edgar Morin insiste sur la nécessité d’une transformation des paradigmes sociaux, économiques et écologiques, favorisant une pensée complexe et solidaire.
Edgar Morin, profondément marqué par les bouleversements du XXe siècle, a élaboré son concept de polycrise à partir de plusieurs influences majeures :
Le concept de polycrise s'inscrit dans un contexte historique marqué par une transition globale :
Dans ce contexte, Edgar Morin identifie la polycrise comme une manifestation de la globalisation à double face : elle crée une « communauté de destin » pour l’humanité tout en exacerbant les contradictions et les vulnérabilités à travers des crises entrelacées.
La polycrise, telle que définie par Morin, repose sur sa pensée complexe, qui invite à dépasser les approches cloisonnées des disciplines académiques. En liant des crises économiques, sociales, écologiques et technologiques, il met en évidence :
Le concept de polycrise globale a émergé en 2009 comme une extension et une spécification de la polycrise, terme introduit par Edgar Morin dans Terre-Patrie (1993). La polycrise désigne une interconnexion de crises multiples, interagissant à différentes échelles, locales, régionales ou internationales. En revanche, la polycrise globale est définie comme une macro-crise unique, intrinsèquement liée aux interdépendances systémiques planétaires.
La polycrise globale est apparue pour décrire une réalité distincte :
Les crises systémiques qui affectent les grands équilibres du système Terre et des systèmes anthropiques. Cette notion a été progressivement formalisée à travers les travaux suivants :
Dans les années 2020, la polycrise globale a été théorisée de manière plus approfondie, notamment par des institutions comme le Cascade Institute et des chercheurs comme Thomas Homer-Dixon.
Le concept de polycrise reflète les préoccupations soulevées dès 1972 par le rapport The Limits to Growth (Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers, William W. Behrens III) commandé par le Club de Rome. Ce dernier avertissait qu'une croissance économique exponentielle, combinée à une consommation effrénée des ressources naturelles, dépasserait inévitablement la capacité de charge de la Terre. Ce dépassement écologique, caractérisé par une exploitation des ressources à un rythme supérieur à leur régénération, a conduit à des crises majeures telles que :
Ces dynamiques écologiques sont souvent exacerbées par des boucles de rétroaction positives, comme la fonte du permafrost libérant du méthane, qui accélèrent encore les crises. La prise de conscience de ces limites nécessite une transition vers des modèles économiques et sociaux plus respectueux des écosystèmes planétaires.
Les systèmes politiques contemporains, en particulier dans les démocraties libérales, sont confrontés à des contradictions structurelles :
Ces phénomènes affaiblissent la capacité des institutions à répondre efficacement aux crises, amplifiant ainsi les dynamiques de la polycrise. Par exemple, les inégalités économiques nourrissent les mouvements de contestation, tandis que les crises climatiques exacerbent les migrations et les tensions sociales.
La concentration croissante de richesse et de pouvoir entre les mains d'une élite restreinte amplifie les dynamiques de la polycrise. Selon Douglas Rushkoff (Survival of the Richest), cette élite exploite les avancées technologiques pour sécuriser ses intérêts au détriment des majorités :
Ces disparités limitent les capacités collectives à répondre aux crises, car elles fragmentent les sociétés et empêchent l’action concertée à grande échelle.
La polycrise ne se limite pas à ses aspects matériels ; elle soulève également des questions fondamentales sur la place de l’humanité dans le monde. Vanessa Machado de Oliveira, dans Hospicing Modernity, souligne la nécessité d’une transformation radicale de nos cadres philosophiques et existentiels :
Ces dimensions philosophiques ouvrent la voie à des réflexions plus profondes sur la nécessité d’un changement paradigmatique, où la collaboration et la solidarité remplaceraient les logiques de compétition et d’exploitation.