
Le mot « regard » exprime l'action de la vue se fixant sur un objet et plus spécialement la manière de regarder quelqu'un ou quelque chose.
D'après le Dictionnaire historique de la langue française, « Regard » (Regart vers 980) est un déverbal, le verbe « regarder » étant dérivé (1080) de garder avec la valeur d' « avoir l'œil sur, regarder », et le préfixe re- indiquant un mouvement en retour, en arrière. Le déverbal « regard » exprime « l'action de la vue fixée sur un objet » et, plus spécialement, « la manière de regarder » (exemple : on parle du « mauvais œil » pour mauvais regard).
Dans le Dictionnaire international de la psychanalyse, Jean-Michel Hirt donne cette définition : « on appelle “regard” l'action de diriger intentionnellement la vue sur quelque chose, action impliquant l'attente d'une image et le découpage du champ visuel ».
Sur le plan philosophique, anthropologique et psychologique, le physiologiste Alain Berthoz donne un aperçu de « l'extraordinaire complexité d'un regard » dont il dégage certaines propriétés perceptives. Il se penche sur la question de la pertinence d’une neuroéthologie du regard échangé à partir duquel il y aurait à envisager « des hypothèses de déficits fonctionnels de la communication dans l’autisme ».
Lors d'interactions en face-à-face chez l'être humain, du début à la fin de la vie, l'expression du regard — parmi d'autres « gestes faciaux conversationnels » —, est accessible en continu aux interlocuteurs (sauf s'ils sont aveugles ou dans le noir total).
Lors de conversations en dyades (en face-à-face), les mouvements des yeux suivent des schémas précis et synchronisés avec la pensée et la parole et modulée en fonction du contexte, social notamment. Le regard contient des signaux subtils pour gérer, réassurer ou clore, souvent sur‑le‑champ et de façon inconsciente, nombre d'interactions quotidiennes ou plus exceptionnelles. Dans les comportements non verbaux, le regard porte et importe de nombreuses informations et soutient le traitement cognitif et attentionnel, et contribue à la gestion des hiérachisations et des « tours de parole » : on détourne brièvement le regard pour garder la parole, on croise un regard pour la céder à autrui, et ces gestes oculaires sont étroitement coordonnés avec certains moments du discours, même si, dans les dialogues multipartites, de légers mouvements de la tête et/ou de la main semblent aussi jouer un rôle crucial dans le signalement de l'intention de prendre, de tenir ou de céder la parole. L'aversion du regard peut être un mécanisme de signalement d'un désengagement attentionnel ; le regard peut souligner la concentration ou au contraire la lassitude de l'interlocuteur, et un simple regard peut initier un changement de sujet, inviter à une continuation, signaler un danger, exprimer une émotion, remplacer un pointage du doigt, etc..
Lorsque deux personnes discutent, regarder ailleurs se produit plus souvent quand on parle que quand on écoute, et surtout quand on doit réfléchir ou faire un choix difficile dans ce que l'on dit. Regarder les yeux (en complément d'autres signaux non verbaux de l'interlocuteur) permet de surveiller son degré de compréhension et d'intérêt ; ainsi deux personnes travaillant de concert, éventuellement dans un environnement bruyant, peuvent échanger de fréquents regard pour vérifier qu'elles se comprennent et ajuster leurs paroles ou leurs gestes en temps réel, afin d'éviter erreurs ou malentendus.
Dans les interactions sociales, le regard et le regard mutuel (c'est‑à‑dire combien de temps – et quand – nous regardons l'autre « dans les yeux ») comptent parmi les principaux signaux de la communication non verbale (sauf pour certaines personnes neurodivergentes (par exemple autistes qui, loin de méconnaître l'importance du contact visuel, l'évitent souvent parce que regarder dans les yeux est pour elle un défi émotionnel : cela peut provoquer chez elles une activation particulièrement intense et désagréable de l'amygdale, à l'origine d'un grand stress et, au final, d'une réduction de leur capacité à interagir avec autrui puis d'une grande fatigue, ou encore pour des personnes touchées par l'alexithymie (difficulté à reconnaître ses émotions et celles des autres). Selon [Qui ?], l'inconfort à regarder l'autre dans les yeux est lié à la fois aux traits autistiques et à l’alexithymie, tandis que les traits autistiques et prosopagnosiques (difficulté à reconnaître les visages) ralentissent la reconnaissance des émotions. En revanche, cet inconfort visuel n’explique pas directement les performances émotionnelles, ce qui laisse son rôle « médiateur » incomplètement compris.
Quand une question devient complexe ou difficile, détourner plus souvent le regard peut aider à mieux réfléchir et/ou mémoriser, en réduisant les distractions et la charge cognitive ; un simple regard peut aussi indiquer que l'on est en train de chercher un mot ou un souvenir.

À la question que lui pose Claudine Haroche, de savoir s'il existe des « codes, des usages, des coutumes, des cultures » qui, à l'instar des gestes, postures et contenances, gouvernent le regard, l'anthropologue Françoise Héritier répond qu'on « en trouve partout » : il existerait tout un code de séduction. Ainsi, entre les sexes, elle relève l'« œillade assassine », même « dans les sociétés où les femmes sont voilées ».
On observe une maîtrise du regard, socialement apprise, dont témoignent de nombreuses expressions en français : « regard en coin », « regard en coulisse », « regarder par en dessous », « regarder effrontément », « regarder dans les yeux », le regard qu'on esquive, celui qu'on cherche. L'éducation importe beaucoup, relativement aux sociétés concernées : l'enfant d'esclave, dans les sociétés qui connaissent l'esclavage, ne regarde pas, n'a pas le droit de regarder de la même manière que le fils de chef, et « l'erreur est punissable ».
Lié à la notion de personne, le regard est relatif au masculin et au féminin, précise Françoise Héritier. Une personne étant quelqu'un qui gère son propre corps, les femmes ne sont pas des personnes au même titre que les hommes quand elles n'ont pas la maîtrise de leur corps : tandis que le regard de l'homme peut se poser librement sur tout, y compris sur les femmes, les femmes sont celles dont le regard ne peut se poser que sur fort peu de choses, et en tout cas jamais librement sur les hommes.
Des chercheurs ont développé et validé en 2022 une échelle mesurant deux comportements liés à l’objectification sexuelle :
Dans deux études combinant questionnaires et eye‑tracking, ils montrent que ces comportements sont mesurables, fiables, liés à certaines attitudes sexuelles, et que les hommes présentent plus souvent un regard centré sur le corps des femmes. Les mesures auto‑rapportées correspondent en partie aux comportements observés, ce qui confirme la pertinence de cette nouvelle échelle pour étudier l’objectification sexuelle.
Entre deux personnes, le regard diffère selon que l’on éprouve ou exprime un sentiment d’amour ou un désir sexuel, deux intentions souvent difficiles à distinguer dans les interactions humaines, mais que les chercheurs peuvent distinguer en étudiant les schémas oculaires qui varient systématiquement selon l’objectif émotionnel de la personne, avec des signatures visuelles distinctes pour l’amour et pour la convoitise (deux sentiments que la neuroimagerie cérébrale distingue bien). Ceci pourrait aider à mieux comprendre les dynamiques relationnelles, et offrir un outil utile en thérapie de couple quand les intentions affectives sont ambiguës.
Le regard joue un rôle important dans les relations sentimentales, romantiques, érotiques ou amoureuse : on a montré que, souvent, deux inconnus fixant mutuellement leurs regard durant deux minutes déclarent ensuite plus de sentiments d’affection, d'attirance, voire d’amour passionné envers cette personne (par rapport à des participants placés dans d’autres conditions expérimentales) ; néanmoins, cet effet n’apparait que chez les individus qui tendent à s’appuyer sur leurs propres comportements pour comprendre leurs émotions d'autrui.
Dans le domaine de l'histoire de l'art, Giovanna Zapperi écrit : « S’interroger sur le regard signifie s’intéresser à la manière dont les images contribuent à produire la réalité dans laquelle nous vivons ». L'auteure remarque notamment qu'une perspective féministe a permis de « penser le regard dans le cadre des dispositifs de savoir et de pouvoir qui façonnent l’histoire de la modernité occidentale ». Elle considère même que « la constitution d’un régime scientifique de la vision est en partie liée à l’entreprise de la colonisation » et se demande si « Regarder » n'est pas une entreprise de domination. Il y aurait un « un regard “mâle” (male gaze) » et des « politiques féministes du regard ».
En présentant Le sexe et l'effroi à la quatrième de couverture de son livre, l'écrivain Pascal Quignard rapporte qu'au moment de l'histoire où Auguste réorganise le monde romain sous la forme de l'Empire, « l'érotisme joyeux, anthropomorphe et précis des Grecs » se transforme en « mélancolie effrayée. Des visages de femmes remplis de peur, le regard latéral, fixent un angle mort. Le mot phallus n'existe pas. Les Romains appelaient fascinus ce que les Grecs appelaient phallos ». « Dans le monde humain, comme dans le règne animal, fasciner contraint celui qui voit à ne plus détacher son regard. Il est immobilisé sur place, sans volonté, dans l'effroi ». En s'interrogeant sur les années qu'il lui a fallu pour écrire ce livre, Pascal Quignard observe qu'il se serait agi pour lui d'« affronter ce mystère : c'est le plaisir qui est puritain. La jouissance arrache la vision de ce que le désir n'avait fait que commencer de dévoiler ».

Tandis qu'en psychanalyse, Sigmund Freud, qui n'ignore pas l'importance de la « pulsion de regarder » (Schautrieb), impose « son “cérémonial” le soustrayant au regard » dans le cadre de la cure où il privilégie le transfert, Jean-Pierre Kameniak rapporte qu'il écrit par ailleurs à Arnold Zweig en 1930 :
« Par la brèche de la rétine, on pourrait voir profondément dans l’inconscient. »
— Freud à A. Zweig, le 10 septembre 1930
Dans le glossaire de Traduire Freud pour les Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, il est indiqué que « regarder » traduit en français le verbe simple allemand schauen et le verbe composé anschauen. Schaulust est traduit par « désir de regarder » et Schautrieb par « pulsion de regarder ». À l'entrée « désir » de « Terminologie raisonnée », Jean Laplanche précise que Lust signifie plaisir et « désir ». Le sens de « désir » est surtout développé par la doctrine lacanienne, et à sa suite par la psychanalyse française, mais selon Laplanche, « les choses sont en réalité plus complexes » dans la terminologie freudienne. Lust est un « désir qui inclut le plaisir visé, et porte plutôt sur une action (un “but”, au sens freudien) que sur un objet. Dénué de concupiscence, à l'inverse de Begierde, il pourrait être rendu par “envie de” ».
Bien que le terme en soit absent du texte de Freud La Tête de Méduse (1922), la fonction du regard joue un rôle central dans la « fascination », phénomène comparable à ce que provoque, dans le mythe, le regard de Gorgo : selon Catherine Desprats-Péquignot, il en va là d'une « fascination hypnotique mortelle attribuée à la puissance du regard porteur et vecteur de la “toute-puissance des pensées”, tel le “mauvais œil” ». Avec Sándor Ferenczi (Symbolisme de la tête de Méduse, 1923), Freud interprète la tête de Méduse « comme une représentation des organes génitaux féminins et plus précisément de la mère » : la vue du sexe féminin appelle « la représentation de la castration ».
Pour Freud, le regard est un élément de la scopophilie (pulsion scopique), ce qui, selon Jean-Michel Hirt, ouvre la voie en métapsychologie à l'étude du couple voyeur-exhibitionniste.
Alain de Mijolla souligne l'erreur de la Standard Edition du terme scoptophilia qui devrait être scopophilia pour traduire ce qui chez Freud s'appelle la Schaulust, le « plaisir de regarder ».
À la suite de ses travaux sur le schéma optique du bouquet renversé, Jacques Lacan « fait du regard l'objet de la pulsion scopique ». Pour lui, ce que cherche le regard, c'est le phallus, là où « ce qui est trouvé, c'est le sexe castré » : « la pétrification ou l'érection du regard » est une réponse à l'effroi de la castration. En se focalisant sur le sexe, le regard joue un rôle important dans les perversions.
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