
L'abolitionnisme est un courant de pensée et des mobilisations politiques qui visent la suppression de l'esclavage. Par extension, on utilise le terme pour tous mouvements qui cherchent la suppression d'une institution ou d'une loi. On parle par exemple de l'abolition de la peine de mort, de la torture, du travail, des privilèges, de la police, etc. Cet article concerne les théories politiques, mouvements ou organisations qui prônent l'abolition des prisons, qui entrent dans le cadre plus large de l'abolitionnisme pénal, qui prône l'abolition du système pénal (prisons, police, tribunaux).
Les abolitionnistes indiquent que la peine d'incarcération échoue à régler les problèmes de délinquance et de criminalité à cause de plusieurs facteurs :
Certains abolitionnistes disent qu’au contraire la prison et le système pénal fonctionnent très bien, estimant que les critiques adressées à ce dernier font justement partie des objectifs officieux de ce dernier. Ainsi, selon l'organisation Secours rouge :
« Plutôt que de dire que la police fonctionne mal, il faut au contraire dire qu’elle fonctionne très bien au regard de ce qui est attendu d’elle : protéger l’État, le système capitaliste, le racisme structurel et le patriarcat. »
Les sociologues Loïc Wacquant et Thomas Mathiesen firent remarquer dans leurs théories que la prison est génératrice de troubles mentaux graves, les criminels ayant du pouvoir (argent ou pouvoir) vont moins en prison que les autres (injustice) et que les mineurs incarcérés peuvent y côtoyer la grande délinquance.
Grégory Salle, chercheur en sciences politiques au CNRS affirme : « On pourrait s’amuser à dire que l’abolitionnisme précède la prison pénale », induisant que les luttes anticarcérales existent depuis la création des premières prisons.
Dans son ouvrage Surveiller et punir, le sociologue Michel Foucault date la création de l'institution pénitentiaire moderne au cours du XIXe siècle. C'est autour de cette période que les premiers débats naitront, portés entre autres par les médecins et religieux catholiques, jugeant le régime d'isolement trop sévère moralement, et craignant les risques de suicide des détenus.
Le théoricien anarchiste russe Pierre Kropotkine est également une des premières voix à s'élever contre le système carcéral, y ayant lui-même purgé plusieurs peines. En 1887, il critique la relativité de la notion de « justice » ainsi que le système carcéral et les prisons dans lesquelles il a passé plusieurs années en France et en Russie. Il affirmant : qu'« on ne peut pas améliorer les prisons », qui est un « lieu privilégié de l'éducation au crime […] les réformes véritables sont impossibles [car] le système est mauvais des fondations jusqu'au toit ».
Durant la révolution russe de 1905, des groupes anarchistes se forment, qui monteront le réseau international Anarchist Red Cross en 1907, en soutien aux révolutionnaires libertaires et socialistes incarcérés. Dissoute un temps après la révolution bolchévique, l'organisation se reforme en 1919 pour faire face à la répression de ce nouveau régime autoritaire.
En 1924, l'organisation se développe aux Etats-Unis, sous le nouveau nom de Anarchist Black Cross (ABC), et appelle au soutien et à la solidarité envers tous les travailleurs incarcérés, en Amérique comme en Russie. Des sections locales existent également en Europe, mais la plupart sont fortement réprimées et incapables d'apporter de l'aide à tous leurs camarades anarchistes faits prisonniers durant la guerre civile espagnole en 1936.
Des groupes d'entraide alternatifs émergent aux Etats-Unis au fil du temps, et on voit notamment une résurgence de l'ABC en 1967, durant les grands mouvements sociaux, et plus tard en 1979 grâce aux efforts de Lorenzo Kom'boa Ervin, membre du Black Panther Party, qui posera les bases de l'anarchisme noir,.
A la fin des années 1960 et au cours des années 1970, de grands mouvements sociaux s'emparent des rues de différents pays d'Europe et d'Amérique, et le mouvement abolitionniste (de la peine de mort et des prisons) s'organise dans ce contexte. Ces mouvement sont accompagné par la naissance de l'abolitionnisme pénal, marquées notamment par la publication du livre Politics of Abolition du sociologue Thomas Mathiesen. Parmi les auteurs et militants majeurs en faveur de l'abolition de la prison, on compte Angela Davis aux États-Unis, Louk Hulsman aux Pays-Bas, Jacques Lesage de La Haye, Catherine Baker ou Thierry Lodé en France.
En Italie, alors que les militants ouvriers, féministes, étudiants défilent dans les rues, les cellules se remplissent et la lutte se poursuit derrière les barreaux. Un grand mouvement de solidarité s'organise, pour apporter du soutien et de l'aide de l'extérieur, pour assister aux procès et défendre la cause des détenus. La question de la torture ayant cours dans les prisons italiennes prend de l'ampleur vers la fin des années 1970.
Le même phénomène a lieu dans les prisons de France et de RFA : les militants d'extrême-gauche, issus de milieux étudiants et universitaires, se mêlent à la population des prisons alors majoritairement issue du sous-prolétariat. Si dans un premier temps les militants réclament de meilleures conditions de détention pour eux seuls (la tradition marxiste ayant historiquement ignoré voire stigmatisé les classes défavorisées peuplant les prisons, qualifiées de lumpenproletariat), la séparation entre les deux classes est remise en question, dans un effort pour unir leurs forces contre l'ordre établi bourgeois. L'alliance de ces deux univers transforme la prison en espace politique, en terrain de contestation.
Ces luttes prennent des formes diverses, qu'elles soient pacifiques (cahiers de doléances, sit-ins, revendications écrites) ou plus violentes (émeutes, mutineries). Elles seront cependant systématiquement réprimés dans la violence, la police provoquant plusieurs morts et blessés dans l'enceinte des prisons.
En France, en 1971, Michel Foucault cofonde avec Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet le Groupe d'Information sur les Prisons (GIP) dont le rôle est notamment de porter la parole des détenus. L'action de ce groupe permettra pour la première fois en France l'entrée de journalistes et de médias au sein des prisons. A sa suite sont fondés le Comité d'Action des Prisonniers (CAP) en 1972 et le groupe Marge en 1974. Ces deux groupes à tendance libertaire et anarchiste publient dans des journaux les informations sur leur lutte pour l'accès des prisonniers à la presse, à la liberté de correspondance, au parloir,.
Partout en Europe, des collectifs se forment pour demander l'amélioration des conditions de détentions, ou l'abolition totale des prisons. Au Royaume-Uni : Radical Alternatives to Prison (Alternatives radicales aux prisons, RAP); en Allemagne : Gewerkschaft der Gefangenen, Verwahrten und Untergebrachten (Syndicat des prisonniers, détenus et autres reclus); ou le mouvement terroriste d'extrême-gauche Brigate Rosse (Brigades Rouges, BR) et les Nuclei Armati Proletari (Noyaux Armés Prolétariens, NAP) en Italie,.
Avec l'essoufflement et la répression massive des mouvements sociaux dans les années 1980, la plupart des collectifs sont dissouts ou cessent leurs activité, et les luttes d'extrême-gauche délaissent ce combat au profit d'autres plus fructueux. Les luttes, les émeutes et la formation des premiers collectifs laissera des marques dans l'histoire des droits des prisonniers : les sénateurs français reconnaitront des années plus tard en 2000 : « jusqu'au début des années 1970, l'idée que le détenu avait des droits était complètement étrangère à l'administration pénitentiaire ».
Par ailleurs, si les années 1980 sont souvent considérées comme une période de backlash dans les luttes anticarcérales, la chercheuse Juliette Petit souligne que cette période connait tout de même de grand épisodes de révoltes, allant jusqu'à des prises d'otages et la mort de certains manifestants,.
Les années 1980 marquent également un tournant majeur dans la lutte des détenus, qui s'éloigne des revendications d'aménagement pour s'orienter vers un abolitionnisme plus prononcé. En France, l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement socialiste, et l'abolition de la peine de mort en 1981, laisse dans un premier temps entrevoir une possible amélioration des traitements en prison, mais les résultats ne sont pas à la hauteur des revendications des collectifs.
Bien qu'aucune réforme majeure des prisons n'adviendra, les détenus obtiennent de premiers droits et libertés, et les groupes, associations et collectifs de solidarité avec les prisonniers continuent d'apporter de l'aide juridique, matérielle, financière, et de lutter pour les droits des détenus.
Après une décennie d'émeutes, de nouveaux groupes d'entraide émergent : la Fédération des Associations Réflexion Action Prison Et Justice (FARAPEJ) en 1980 et l'Association des Parents et Amis de Détenus (APAD) qui anime l'émission de radio Parloir libre en 1985. L'Observatoire international des prisons (OIP) et l'Alliance des Prisonniers En Lutte (APEL) qui publie le journal Rebelles en 1990.
Entre 1985 et 1992, le groupe Os Cangaceiros revendique plusieurs actions de sabotages en solidarité avec les luttes des prisonniers. Ce groupe revendique également en 1990 le vol et la divulgation des plans de plusieurs prisons en cours de construction à l'époque, et publie en 1990 la brochure « 13 000 belles » qui sera en partie republiée par le journal L'Envolée n°6 de Juillet 2002,.

Faites la Lumière en Détention (AFLD) est créée en 2002 et organise un rassemblement annuel le pour protester contre les décès en prison.
Le , pour la première fois depuis trente ans, une manifestation est organisée à Paris par l'association de lutte contre le SIDA Act Up, réunissant les militants du Mouvement de l'immigration et des banlieues (MIB), de l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture (ACAT) ou de l'association Ban public, réunissant environ 500 personnes portant diverses revendications. Cette mobilisation abouti à la création d'une « Coordination Anticarcérale Européenne », dissoute peu de temps après.
En 2004, le réseau Vive les Mutins soutient les révoltes de détenus, et à partir de 2007, le collectif Kaliméro organise le soutien financier des prisonniers. Plusieurs mobilisations ont lieu régulièrement, organisées par des militants ou proches de détenus, et réclamant la réforme ou l'abolition du système carcéral.
Depuis 1983, le est la journée internationale pour les prisonniers, en hommage à une grève de la faim entamée à cette date en 1976 dans les prisons du Canada.
Dans Par delà le principe de répression. Dix leçons sur l'abolitionnisme pénal, publié en 2025, Geoffroy de Lagasnerie présente, discute et défend le courant de l'abolitionnisme pénal, qui, au delà de la question de la prison, attaque aussi l'idée de crime en tant que telle et la nécessité de la répression pour penser d'autres formes d'action sur les conduites humaines et d'autres prises en charge de la blessure,.

Une partie du mouvement abolitionniste appuie sa critique sur une vision révolutionnaire. Selon la conception marxiste ou libertaire, la prison défendrait les intérêts économiques et politiques des classes supérieures. La critique du système carcéral est aussi en tension avec une criminalisation des violences faites aux femmes, créant des débats entre courants féministes.
En France, de nombreux collectifs se positionnent en faveur de l'abolition de la prison depuis le milieu des années 1970. Certains animent des émissions de radio et publient des journaux (comme L'Envolée). Le Genepi, une organisation abolitionniste et féministe se dissout en et est l'objet d'une polémique médiatique.
L'abolitionnisme pénal est un mouvement bien plus vivace dans la communauté académique en Amérique du Nord qu'en France au XXIe siècle.
Aux États-Unis, la principale organisation abolitionniste est Critical Resistance, cofondée par Angela Davis.
Depuis 1983, l’International Conference on Penal Abolition réunit tous les ans ou tous les deux ans des abolitionnistes du monde entier. La dernière conférence s'est tenue à Londres en 2018.