
Le sabotage est l'action de détériorer, mettre hors d’usage volontairement et le plus souvent clandestinement, du matériel, des machines, des installations militaires ou civiles, ou de désorganiser et de compromettre le succès d'un projet, d'une puissance politique ou d'une entreprise.
Le terme « sabotage » est dérivé du verbe « saboter » qui lui-même vient de « sabot » et éventuellement du picard chaboter : « faire du bruit avec des sabots » et/ou du provençal sabotar : « secouer, agiter ».
Pour illustrer ce sens ancien du mot saboter, Fañch Broudic, auteur de L'interdiction du breton en 1902, rappelle que « le curé de Commana, village près de Landerneau explique que s'il prêche en français, les paysans dans son église feront du sabotage », c'est-à-dire du bruit avec leurs sabots en tapant sur les pavés de l'église[source insuffisante]. L'auteur s'amuse des différentes acceptions du mot, ces bretons sabotent la messe en sabotant. Il est intéressant de constater que ces paroissiens faisaient du bruit avec les sabots pour lutter contre une domination, ici de la pratique du français contre celle de leur langue, cette finalité de résistance ou d'émancipation nous conduit au sens actuel du mot qui fait l'objet de cet article.
Une des premières apparitions du mot « saboter » que l'on puisse trouver est dans le Dictionnaire du Bas-Langage ou manières de parler usitées parmi le peuple de D'Hautel, édité en 1808,.
On le retrouve aussi dans le Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré de 1873-1874,, mais c'est à la fin du XIXe siècle qu'il commence à être vraiment utilisé dans son sens actuel.
Une légende voudrait que le mot « sabotage » vienne du fait que des ouvriers jetaient leurs sabots dans les machines en vue de les détruire (on parle parfois de tisserands hollandais, de luddites anglais, ou encore de canuts lyonnais). Pourtant, ceci n'est pas avéré et aucune source fiable ne prouve que le mot vienne de là,.
En 1894 Émile Pouget éditeur de l’hebdomadaire Le Père Peinard et syndicaliste français est inculpé d'association de malfaiteur et s'exile en Angleterre. Il y fréquente les syndicalistes anglais, car il est à la recherche de nouvelles méthodes d'action moins violentes que la pose de bombe, plus efficaces que les manifestations qui provoquent immédiatement leur répression, et plus simples à organiser que la grève générale. Il y découvre le boycott (appelé à l'époque boycottage) et le Go canny : « à mauvaise paye mauvais travail ». Pouget renommera cette tactique « sabottage » (au début avec deux t) mot utilisé en argot des cordonniers pour désigner le travail mal fait (à coups de sabot), car il publie dans son hebdomadaire la description de cette tactique à travers les mots de son personnage Père Peinard, lui-même cordonnier.
En 1897, Émile Pouget, célèbre syndicaliste anarchiste, écrit dans Le Père Peinard « action de saboter un travail », et, en 1911, il écrit l'ouvrage Le Sabotage qui commence par ces mots :
« Le mot « sabotage » n'était, il y a encore une quinzaine d'années qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté « comme à coups de sabots ». Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême syndical. »
— Émile Pouget, Le Sabotage, 1911, p. 3
Lors de ce Congrès de Toulouse de 1897, une brochure intitulée Boycottage et sabottage (avec deux "t") avait été publiée, détaillant les modes opératoires du sabotage.
En 1919, l'économiste Charles Gide en parle ainsi :
« Ce mot de « sabotage », naguère inconnu et qui a fait une étonnante fortune, car on l'emploie maintenant à chaque instant dans la conversation, comporte des significations très variées. Il ne signifie pas nécessairement l'acte de détruire les instruments ou les marchandises […] mais tout acte qui consiste à rendre le travail improductif, soit par nonchalance, […] par excès d'application, […] ou par une observation méticuleuse des règlements. […] Sous ces diverses formes, le sabotage échappe évidemment à toute répression. D'ailleurs les syndiqués protestent contre l'accusation de mettre en péril, par le sabotage, la vie ou la santé du consommateur ; ils prétendent ne pratiquer le sabotage que comme un moyen de guerre contre le patron, moyen moins onéreux pour eux que la grève, puisqu'ils continuent à toucher leur salaire, et tout aussi efficace contre le patron, puisqu'il fait évanouir le bénéfice. »
— Charles Gide, Cours d’Économie politique, tome II, Livre III, 1919, p. 210
Pour l'historien Dominique Pinsolle, il est difficile de déterminer précisément les limites du sabotage ; il note en particulier que si certains dictionnaires, tels que celui de l'Académie Française ou le Larousse, y inclus des destructions, cette idée auraient scandalisé les militants du début du 20ème siècle. Il souligne aussi que le patronat a imposé une définition du sabotage qui invisibilise sa violence, puisque les concepts de « sabotage de la bouche ouverte », utilisé pour désigner les fraudes des directions, « sabotage patronal » et « sabotage capitaliste » ont peu à peu disparus jusqu'à être invisibles au début du XXIe siècle.
Devant la pluralité des actions concrètes et pour souligner cette conflictualité, il propose ainsi de définir le sabotage comme le fait de « s'écarter de la norme patronale du travail bien fait ».
Les attitudes contre-productives ou le sabotage des moyens de production sur le lieu de travail existent sans doute depuis que le travail existe, mais on n'en retrouve vraiment trace qu'avec les débuts de la Révolution industrielle. Les modes d'actions varient au cours de « chaque phase de reconfiguration du monde industriel ».
Au début du XIXe siècle, au Royaume-Uni, face à l'accélération de l'industrialisation, des artisans du textile refusent l'exploitation du nouveau système capitaliste. En 1811, à Nottingham, ils manifestent, mais sont sévèrement réprimés par les militaires. Il s'ensuit une destruction de machines et des usines sont incendiées. Le conflit s'étend et se radicalise rapidement, jusqu'à ce qu'en 1812 les artisans tentent de faire voter une loi, qui ne sera finalement pas adoptée. Le conflit larvé continuera quelques années puis s'essoufflera, les métiers des artisans luddistes ayant quasiment disparu à l'approche de 1820.
Pour Dominique Pinsolle, le luddisme, par sa destruction totale des machines permettant le travail, n'est pas une forme de sabotage mais une typologie d'action à part.
Le , les dockers de Glasgow se mettent en grève afin d'obtenir une revalorisation salariale. Cette grève est organisée par le Syndicat national des travailleurs des docks (en) (NUDL), fondé par Edward McHugh (en). Face à l'embauche de briseurs de grèves, celle-ci prend fin dès le . Toutefois, McHugh innove dans l'action syndicale en invitant les anciens grévistes expérimentés à travailler aussi mal que les nouvelles recrues ; en quelques jours, le patronat cède et accorde les augmentations de salaire.
McHugh continue la théorisation du ralentissement du travail ou « ca'canny », en retournant les armes théoriques du patronat contre lui. Si à Glasgow l'idée de travailler aussi mal que les nouvelles recrues était inspirée de l'affirmation insistance, par la direction, que celles-ci « travaillaient aussi bien » que les anciens, il conçoit ensuite le ca'canny comme une manière d'appliquer la loi de l'offre et de la demande à la qualité du travail fourni en adaptant celle-ci au prix payé par les employeurs. La grève du zèle devient ainsi un mode d'action officiel du NUDL à partir de 1891.

Au tournant du XXe siècle, le sabotage est discuté au sein des instances syndicales, en particulier la CGT, sans être forcément mise en place ; la direction du syndicat y est favorable, sans que la base ne mette réellement la stratégie en pratique.
En juillet 1901, les garçons coiffeurs parisiens, qui militent activement pour la réduction de la durée de journée du travail et la mise en place du repos hebdomadaire, réalisent une action grandement médiatisée : ils affichent, dans le 9ème arrondissement de Paris, des messages indiquant que le non-respect des horaires vaudra d'être écorché. Outre cette communication, les coiffeurs, comme les bouchers, pratiquent le badigeonnage, qui consiste à recouvrir de goudron, potasse ou vitriol des devantures de boutiques de patrons aux pratiques douteuses. La mobilisation aboutit à la loi sur le repos hebdomadaire le . Ce ne sont pas les militants eux-mêmes qui revendiquent ces actions comme relevant de sabotages, mais la presse qui les réinterprète a posteriori comme tels.

Le , Amédée Bousquet publie dans La Voix du peuple un appel incitant à accompagner les grèves du sabotage afin d'éviter que le patronat puisse avoir recours à des briseurs de grève ; cette prise de position provoque une vive indignation médiatique. En particulier, la propagande anti-sabotage commence à l'associer à la violence, au crime et à la mise en danger du consommateur. Des caricatures représentent ainsi Bousquet en train d'empoisonner le pain, tandis que d'autres affirment, sans preuve, y avoir retrouvé du verre pilé. La position des garçons coiffeurs est encore plus caricaturée, le Temps publiant en une le que « notre barbier nous coupera le cou pour obtenir deux jours de repos par semaine ».
Pour Dominique Pinsolle, cette diabolisation du sabotage fait partie d'une campagne médiatique diffamatoire par association contre la SFIO et notamment Jean Jaurès. Selon lui, cette campagne est d'autant plus efficace qu'elle correspond à l'augmentation des préoccupations concernant l'hygiène des produits alimentaires ainsi qu'à l'émergence des consommateurs comme groupe social à protéger.

La panique morale est telle qu'au , la préfecture de police se prépare, pour la manifestation, à ce que les manifestants, en particulier terrassiers, boulangers, épiciers et coiffeurs, s'adonnent au « sabotage », c'est-à-dire au meurtre. Plus tard, ce sont une série de vols au Louvre qui se voient qualifiés par Franc-Nohain, sans aucune preuve, d'action de sabotage par les gardiens du musée. Le , c'est l'explosion accidentelle du Iéna à Toulon qui est accusée de sabotage. La police, toujours, accuse en 1908 les syndicats de violence physique, notamment envers les non-grévistes ou les policiers en manifestation, à nouveau sans preuve.
Plus généralement, toute action qui n'est pas une grève se voit qualifiée de sabotage, comme lorsque les employés de commerce parisiens qui, en parallèle d'une manifestation, entre dans des boutiques pour monopoliser le temps du personnel sur place sans toutefois rien n'acheter.
En 1909, Victor Griffuelhes prend position contre la violence physique, affirmant que celle-ci ne pouvait pas relever du sabotage. Il renverse l'accusation de présence de verre pilé dans le verre, affirmant que celle-ci viendrait de tactiques contre-révolutionnaires de la police ou du patronat. Griffuelhes, comme plus tard, en 1912, les ouvriers du bâtiment réunis en concret, limitent le sabotage à bien effectué son travail, mais simplement très lentement.

En 1906, Amédée Bousquet dénonce un ensemble de fraudes patronales comme relevant du sabotage, notamment dans la fabrication du pain, des gateaux, du beurre et du vin.
Il arrive que le sabotage soit commis par la direction de l'entreprise, afin d'empêcher, lors d'une liquidation, que les machines soient rachetées par des concurrents. Ce fut notamment le cas des machines de l'usine à papier de Docelles en 2014.
Dans le domaine militaire, le mot est employé pour décrire l'activité d'un individu ou groupe indépendants (tels qu'un agent étranger ou un résistant), en particulier lorsque les actes de sabotage ont comme conséquence la destruction ou l'endommagement d'un service productif ou essentiel, tel que les équipements, usines, services publics ou aires de stockage tel l'explosion de Black Tom en 1916.
À partir de 1941, de nombreux cheminots de la SNCF, le plus souvent membres du PCF clandestin, vont désorganiser le trafic et immobiliser des trains un peu partout en France. Jean-Marie Teuroc est l'un d’eux, il invente divers procédés de sabotage vite repris par d'autres cheminots.
Dans le cadre de la construction du Mur de l'Atlantique entre 1942 et 1944 et autres ouvrages défensifs, de nombreux ouvriers passés par le STO étaient en fait des saboteurs souvent formés par la Surveillance du Territoire (Ancêtre de la DST) ou la Compagnie des Travaux ruraux. Leur principale action était par exemple de mettre du sucre dans le béton afin de le rendre friable, ou de l'eau dans le gazole des machines.
En 1944, le bureau des services stratégiques (OSS) des États-Unis, publie un « Manuel de sabotage simple sur le terrain ».

Pour Dominique Pinsolle, la figure du saboteur se situe entre le militant, qu'il dépasse par son audace y compris en ne respectant pas la loi, et le terroriste, puisque le sabotage n'est associé ni à la terreur ni à la violence physique. Cette position intermédiaire n'empêche pas les interprétations divergentes, entre « fascinant technicien de la subversion » et « extrémiste inconscient ».
En particulier, il remarque que le sabotage ouvrier, pourtant le plus ancien historiquement, est invisibilité d'une part par le sabotage étatique, popularisé en particulier par les films d'Hitchcock Agent secret et Cinquième Colonne et d'autre part par les actions militantes spectaculaires, notamment le piratage.
Il note aussi que le sabotage est parfois à tort perçu comme primitif, c'est-à-dire ne relevant pas d'une tactique collective décidée et construite, mais de l'expression instinctive, individuelle, et émotionnelle d'une frustration. Cette lecture vient à la fois de penseurs marxistes et conservateurs. Ainsi, en 1901, Maurice Spronck associe les saboteurs à la sauvagerie et la folie, les comparant de manière raciste aux Papou.