Mariticide

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Ne doit pas être confondu avec Uxoricide ou Féminicide.

Le mariticide (du latin maritus, « mari », et caedere, « tuer ») désigne, au sens étymologique, le meurtre d'un mari par son épouse ; il est en ce sens le pendant masculin de l'uxoricide. Le terme désigne aussi bien l'acte que la personne qui le commet.

Le mot connaît deux vies distinctes. Attesté dès le début du XVIIe siècle comme un mot savant d'origine étrangère, il reste marginal dans la langue juridique française, qui lui préfère l'« uxoricide » sous l'Ancien Régime avant de renoncer, avec le Code pénal de 1810, à toute qualification propre au meurtre entre conjoints. Il est en revanche investi d'un sens nouveau en 1828 par l'écrivain anglais James Henry Lawrence, qui l'emploie non plus pour nommer une espèce de crime mais pour désigner une série de crimes, imputables selon lui à l'indissolubilité du mariage : le mariticide devient alors le nom d'un fait social, et le mariage lui-même, plutôt que les individus, en est déclaré responsable.

Cette acception circule en France dans les milieux saint-simoniens et parmi les partisans du rétablissement du divorce au cours des années 1830, qui font des « assassinats entre maris et femmes » un argument statistique contre la loi de 1816 abolissant le divorce. Elle disparaît avec la légalisation du divorce — en 1857 au Royaume-Uni, en 1884 en France — et le mot tombe en désuétude. L'histoire de la sociologie du crime et celle du féminicide l'ont redécouvert depuis les années 2010, en soulignant qu'à la différence du féminicide, le mariticide de Lawrence est une catégorie aveugle au genre : il construit le meurtre du conjoint du fait qu'il est un conjoint, non du fait qu'elle est une femme.

En anglais contemporain, mariticide est employé en criminologie soit dans son sens étymologique, soit comme terme neutre désignant le meurtre du conjoint quel que soit son sexe.

Étymologie et premières attestations

Le mot est formé sur le modèle des composés latins en -cide (parricide, fratricide, matricide) à partir de maritus, « mari ». Il figure dès 1606 dans le Discours des parricides de Guillaume Le Blanc, qui le range parmi les mots « étrangers » et lui donne le sens de meurtre commis sur la personne du mari.

Son usage reste rare jusqu'au XIXe siècle. On le rencontre dans la presse anglaise sans qu'il y soit défini, par exemple dans un article du Gentleman's Magazine d'octobre 1826.

Le meurtre entre conjoints dans le droit français

De l'uxoricide au silence du Code pénal

Le droit de l'Ancien Régime connaissait la catégorie d'« uxoricide ». Malgré son étymologie — uxor, l'épouse —, l'usage qu'en faisaient les criminalistes, tel Muyart de Vouglans, englobait les deux membres du couple marié. La qualification servait à aggraver la peine, non à mettre en cause l'institution matrimoniale.

Le droit issu de la Révolution abandonne le terme, que le Code civil de 1804 ne reprend pas. Dans son projet de code criminel présenté en 1803, l'avocat Jean-Baptiste Target avait proposé un néologisme moins marqué sexuellement, le « conjugicide », qu'il plaçait au sommet de la hiérarchie des crimes infamants ; le Code pénal de 1810 ne le retient pas.

L'asymétrie de l'article 324

Le Code pénal de 1810 substitue à toute qualification propre au couple une différenciation selon le sexe de l'auteur du crime. Son article 324 dispose que le meurtre commis par un époux sur l'autre « n'est pas excusable, si la vie de l'époux ou de l'épouse qui a commis le meurtre n'a pas été mise en péril dans le moment même où le meurtre a eu lieu » : les coups et violences graves, qui excusent le meurtre en droit commun, ne suffisent donc pas lorsque la victime est le conjoint. Le même article prévoit en revanche que « dans le cas d'adultère, […] le meurtre commis par l'époux sur son épouse ainsi que sur le complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable ».

Ainsi, alors qu'une épouse qui tue son mari ne peut invoquer les violences subies qu'en cas de danger de mort imminent, la colère meurtrière du mari surprenant sa femme en flagrant délit d'adultère est légalement excusable. Cette asymétrie, note Anne Verjus, fait disparaître du droit français l'idée même d'un crime qui serait plus grave du seul fait d'être commis dans le couple.

Au Royaume-Uni, le meurtre du mari par sa femme relevait au contraire d'une qualification aggravée, la petty treason, jusqu'à sa suppression en 1828.

La conceptualisation par James Henry Lawrence (1828)

« On Mariticide »

James Henry Lawrence (1773-1840), auteur de l'utopie matrilinéaire L'Empire des Nairs — publiée en allemand en 1801, en français en 1807 et en anglais en 1811 —, défend depuis 1793 l'abolition pure et simple du mariage. En 1828, il publie à Londres, dans le recueil The Etonian out of Bounds; or, Poetry and Prose, un chapitre intitulé « On Mariticide ». Il y affirme avoir communiqué ses idées sur le sujet dès 1819 au dramaturge Étienne de Jouy, qui aurait fini par en reconnaître la justesse.

Lawrence ne définit jamais le mot. Il l'emploie contre son étymologie, pour englober les deux membres du couple, renouant en cela avec l'usage d'Ancien Régime de l'« uxoricide ».

Un décompte par sexe

Le chapitre est construit autour de listes établies à partir du dépouillement de la presse française et anglaise. Lawrence y dénombre, de 1819 à 1826, d'une part les femmes tuées par leur mari, d'autre part les maris tués par leur femme : au total 45 épouses et 26 maris. Selon Anne Verjus, il est le seul à l'époque à distinguer ainsi les victimes par colonnes de sexe, là où les tableaux qui circulent en France se contentent d'un classement par année.

Sa conception de la létalité du mariage déborde le seul meurtre entre conjoints : elle englobe les suicides de jeunes filles enceintes, les infanticides commis par des femmes célibataires abandonnées, et les meurtres d'amantes par des hommes refusant de les épouser. Au total, avance-t-il, les deux tiers des meurtres commis en Angleterre procèdent de ce « false system of legislation » qu'est le mariage indissoluble. Il conclut en invoquant sa connaissance de l'Allemagne, pays protestant où le divorce est autorisé et où, écrit-il, « I never heard of a husband or wife executed for mariticide »,.

Un déplacement de la responsabilité

L'apport de la notion tient moins au mot qu'à son usage. Jusqu'alors, la mortalité conjugale était pensée en termes de responsabilité individuelle : un défaut de moralité ou un excès de passion, puni plus ou moins sévèrement selon que le crime avait été prémédité ou commis par emportement — une logique qui pénalisait davantage le recours au poison ou au complice, plus fréquent chez les femmes, que la force physique. En mobilisant le mot pour qualifier une série de crimes, et non une espèce de crime, Lawrence le fait passer du statut de catégorie du droit à celui de concept, et désigne un coupable qui n'est plus l'individu mais l'institution,.

Le mariticide dans le débat français sur le divorce

Compter les morts pour rétablir le divorce

Le divorce, institué par la loi du 20 septembre 1792 puis restreint par le Code civil de 1804, est aboli au printemps 1816, quelques mois après le retour de Louis XVIII. Louis de Bonald, concepteur de la loi, en assume ouvertement la finalité politique : « la démocratie politique […] est la compagne nécessaire de la faculté du divorce, véritable démocratie domestique ».

L'avènement de la monarchie de Juillet rouvre le débat. Lors de la discussion de 1831, le rapporteur Odilon Barrot déplore de ne pas disposer d'une « statistique des jugements criminels », et notamment du nombre des « condamnations pour attentat d'un époux sur son conjoint », pour appuyer le projet de rétablissement,.

Les tableaux du comte de Saur

Ces chiffres existent pourtant. Le publiciste et magistrat Joseph-Henri de Saur fait imprimer et distribuer aux deux chambres un fascicule de tableaux listant, année par année depuis 1826, les auteurs d'assassinats sur un époux ou une épouse, sous le titre « Assassinats entre maris et femmes, résultat de l'abolition de la loi du divorce ». Il en tire la conclusion qu'il y a eu plus de meurtres entre conjoints dans la seule année 1829 que pendant les vingt-quatre ans où le divorce fut en vigueur en France, et soutient que « dans la question du divorce il s'agit de prévenir des crimes, de fermer un des chemins de l'échafaud »,. Il republie ces tableaux en annexe de sa pétition à la Chambre des pairs de 1833. La Gazette des tribunaux diffuse des tableaux comparables, opposant la mortalité conjugale sous la loi du divorce à celle observée après son abolition.

À la différence de Lawrence, Saur ne distingue pas les époux des épouses : si le mariage tue, il semble à ses yeux tuer indifféremment.

La reprise saint-simonienne

Lawrence est connu des cercles saint-simoniens, et notamment de féministes comme Claire Démar et Suzanne Voilquin, depuis la parution en français de son utopie sous le titre Les Enfants de Dieu, ou la Religion de Jésus réconciliée avec la philosophie (1831). Flora Tristan se réfère explicitement à « M. James de Laurence, auteur d'ouvrages remarquables » dans la pétition pour le rétablissement du divorce qu'elle adresse à la Chambre des députés, signée le 20 décembre 1837.

L'oubli

La Chambre des pairs refuse de suivre les députés, et le divorce n'est rétabli en France qu'en 1884 par la loi Naquet ; il l'avait été au Royaume-Uni en 1857 par le Matrimonial Causes Act 1857. La fièvre statistique sur les morts par mariage retombe alors, et le mot de mariticide tombe dans l'oubli.

Portée et limites

Une première science sociale des morts par mariage

Pour Anne Verjus, ces tentatives, aussi modestes soient-elles, constituent un premier pas vers une science de la société : mises en série, les morts conjugales cessent d'apparaître comme le produit de passions individuelles pour relever d'une régularité sociale, ce qui déplace l'enjeu de la répression vers la prévention. Le vocabulaire s'en ressent : Saur compare le divorce à la vaccine qui préserverait le mariage des maladies qui le guettent, dans un organicisme contemporain de la « physique sociale » d'Auguste Comte.

Ce que Lawrence lit dans ses chiffres

La disproportion entre les 45 épouses et les 26 maris de ses listes n'est pas interprétée par Lawrence comme le signe d'une violence masculine. Selon sa logique, tuent les personnes qui ont le plus intérêt à sortir d'une union indissoluble : si les épouses tuent moins, c'est donc qu'elles trouvent plus d'avantages à demeurer mariées. Il n'en donne qu'une raison, tenant au rapport de chacun à sa filiation — l'épouse est assurée que ses enfants sont les siens, quand le mari doit souvent entretenir sous son toit les enfants d'un autre en même temps que les siens au-dehors :

« Si, d'après ces listes, plus de maris ont assassiné leur femme que de femmes leur mari, devons-nous conclure que le mariage est un état favorable aux femmes ? Oui, à un égard, et à un seul : l'épouse est certaine que les enfants viennent d'elle ; elle peut donc haïr son mari, mais si elle est en mesure de le tromper, ou qu'il ne l'en empêche pas, elle a tout intérêt à prolonger son existence ; tandis que le mari doit souvent entretenir chez lui la progéniture illégitime de sa femme, et au-dehors la sienne propre. »

Si les maris tuent davantage, ce n'est donc pas, pour Lawrence, qu'ils sont plus malheureux dans le mariage, mais qu'ils ne peuvent jamais s'assurer de l'authenticité de leur lignée : c'est là le motif principal de leur désir d'échapper à cette prison. Dans un contexte d'indissolubilité du lien matrimonial, on tue pour sortir du mariage, non pour retenir l'autre.

Cette affirmation paraît contredire le tableau que Lawrence dresse par ailleurs des malheurs des épouses et des privilèges des maris. Anne Verjus observe qu'elle ne le contredit qu'en apparence : rapportée à une société qui rend les femmes économiquement et statutairement dépendantes de la cellule familiale, la balance des avantages dit surtout que la condition des femmes non mariées est pire encore que celle des épouses.

L'angle mort du genre

L'apport de la notion est d'offrir une analyse structurelle du mariage : c'est l'institution, et non la morale, les passions individuelles ou une propension masculine plus grande à la violence, qui est tenue pour explicative du crime. Le désir de liberté étant réputé naturel et donc irrépressible, il faut des institutions qui ne le contraignent pas, sous peine de voir les individus recourir au poignard ou au poison pour le satisfaire.

Le raisonnement comporte cependant un angle mort. Alors même que Lawrence décrit ailleurs l'appropriation des femmes par le mariage, et les réactions parfois violentes de certains maris au désir de liberté sexuelle de leur épouse, il n'établit aucun lien entre cette appropriation d'autrui et l'autorisation que ces hommes se donnent de tuer.

Là où l'on parlera plus tard de féminicide — le meurtre d'une femme du fait qu'elle est une femme —, Lawrence construit donc le meurtre du conjoint du fait qu'il est un conjoint, sans en percevoir le caractère genré. C'est cette différence qui sépare les deux notions dans l'historiographie récente des violences conjugales.

Usage contemporain

En anglais, mariticide subsiste dans la littérature criminologique et juridique, tantôt dans son sens étymologique, tantôt comme terme neutre pour le meurtre du conjoint, par symétrie avec uxoricide. En français, le mot reste rare et n'a pas d'existence en droit positif, le Code pénal traitant le meurtre du conjoint comme un meurtre aggravé par la qualité de l'auteur (article 221-4). Il est réemployé depuis les années 2010 par les travaux d'histoire du féminicide et des violences conjugales, comme nom d'un moment de la pensée du crime conjugal plutôt que comme catégorie descriptive.

Notes et références

  1. 1 2 3 4 Verjus 2025, p. 428.
  2. ↑ Sabine Juratic, « Meurtrière de son mari : un "destin" criminel au XVIIIe siècle ? L'affaire Lescombat », Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. 34, no 1, 1987, p. 123-137.
  3. ↑ Verjus 2025, p. 425, 428-429.
  4. ↑ Victoria Vanneau, La Paix des ménages. Histoire des violences conjugales, XIXe et XXIe siècles, Paris, Anamosa, 2016.
  5. 1 2 Verjus 2025, p. 428-429.
  6. 1 2 Verjus 2025, p. 429.
  7. ↑ James Lawrence, « On Mariticide », dans The Etonian out of Bounds; or, Poetry and Prose, Londres, Hunt and Clarke, 1828, p. 171-186.
  8. ↑ Verjus 2025, p. 427.
  9. ↑ Verjus 2025, p. 427-428.
  10. 1 2 Verjus 2025, p. 64-65.
  11. 1 2 3 4 5 Verjus 2022.
  12. ↑ « Développement de la proposition du 14 décembre 1815 de M. de Bonald sur le divorce », séance du 26 décembre 1815, Archives parlementaires, 2e série, t. XV, 1862, p. 612.
  13. ↑ Odilon Barrot, discours à la Chambre des députés, 26 novembre 1831, Archives parlementaires, 2e série, t. LXXII, 1862, p. 73.
  14. ↑ Joseph-Henri de Saur, Réflexions sur le rapport de M. Portalis sur la loi du divorce, Paris, impr. de P. Dupont et A. Laguionie, 1832, p. 11.
  15. ↑ Verjus 2025, p. 426-427.
  16. ↑ Verjus 2025, p. 424-425.
  17. ↑ James Lawrence, « On Mariticide », op. cit., p. 180. Traduction française dans Verjus 2025, p. 64-65.
  18. 1 2 3 Verjus 2025, p. 65.
  19. ↑ Margot Giacinti, « Quand il n'y a pas mort d'hommes ». Socio-histoire du féminicide en France (1791-1976), thèse de science politique, Lyon, École normale supérieure de Lyon, 2023.

Voir aussi

Bibliographie

Articles connexes