Pierre Mauriac

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Pierre Mauriac
Fonctions
Rédacteur en chef
Journal de médecine de Bordeaux et du Sud-Ouest (d)
-
Doyen
Université de Bordeaux (d)
-
Adjoint au maire
Bordeaux
Président
Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux
Biographie
Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 80 ans)
BordeauxVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
Université de Bordeaux (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Activité
Professeur de médecine
Fratrie
Germaine Fieux, Raymond Mauriac, Jean Mauriac, François Mauriac
Autres informations
Parti politique
Membre de
Conflits
Distinction

Pierre Mauriac, né le et mort le à Bordeaux, frère de l'écrivain François Mauriac, est un médecin français, professeur à la Faculté de médecine et de pharmacie de Bordeaux, dont il est le doyen de 1934 à 1944. Membre de l'Action Française et pétainiste, il soutient activement le régime de Vichy pendant l'occupation allemande. Il est nommé président du conseil départemental de l'ordre des médecins de la Gironde par le gouvernement de Vichy en 1940. À la Libération, son procès pour collaboration se conclut par un non-lieu. Il est suspendu de ses fonctions de doyen en 1944, puis révoqué avec pension en 1946 pour propagande pétainiste et pour sa responsabilité dans l'exécution du Dr Charles Nancel-Pénard. Cette sanction est annulée en 1949 par le Conseil d'Etat.

Biographie

Origines familiales et vie privée

Léonard-Pierre Mauriac, dit Pierre Mauriac est né le 21 novembre 1882 à Bordeaux. Il est le fils de Jean-Paul Mauriac (1850-1887), propriétaire, et de Claire Coiffard (1856-1929). Il est le 4° d’une fratrie de cinq enfants, le benjamin est l’écrivain François Mauriac (1885-1970), dont il est le frère le plus proche,. La famille réside 86 rue du Pas-Saint-Georges à Bordeaux.

Du côté paternel, il est issu d’une famille de propriétaires terriens possédant plusieurs domaines (Malagar, château de Langon), vignobles et pinèdes. Du côté maternel, il est issu d’une famille de riches négociants bordelais, son grand-père est propriétaire d’un commerce de tissus et châles des Indes, et sa grand-mère est héritière d’une raffinerie. Son père est laïque et républicain, tandis que sa mère est attachée à une pratique catholique traditionnelle.

Il a cinq ans lorsque son père décède en juin 1887 d’un abcès cérébral. Son oncle paternel, Louis Mauriac, magistrat, assure la tutelle des biens des enfants. La famille est hébergée dans la maison de la grand-mère maternelle rue Duffour-Dubergier jusqu’en 1894, avant d’avoir un logement indépendant, d’abord rue Vital-Carles, puis rue Margaux, et enfin 15 rue Rolland dans une maison achetée par sa mère, où Pierre et François partagent la même chambre. Pierre Mauriac épouse Emilie Latrille (1886-1955) le 21 juillet 1909 à Bordeaux, le couple a sept enfants nés entre 1910 et 1924.

Formation

La scolarité de Pierre Mauriac se déroule dans des établissements religieux, d'abord chez les frères Marianistes rue du Mirail à Bordeaux, puis au lycée Grand-Lebrun à Caudéran. En 1900, il est bachelier à la fois en Lettres Philosophie et Lettres Mathématiques. Il est décrit par son frère François comme « un garçon grave et studieux certes ! et qui avait tous les prix de sa classe, à la lettre, au point que le jour de la distribution solennelle, les trois frères étaient chargés de livres et couronnes, mais c’était toi qui les avait gagnés ». Sa mère le décrit comme un enfant « têtu et orgueilleux comme un pou ».

Pierre Mauriac poursuit ses études à la faculté de sciences de Bordeaux, obtient le titre de licencié ès-sciences, puis en 1902 un certificat d’études chimiques physiques et naturelles. En 1903, il s’engage dans des études médicales, sur les conseils de son beau-frère Georges Fieux, mari de sa sœur ainée Germaine, professeur d'obstétrique à la faculté de médecine de Bordeaux. En octobre 1904, il réussit le concours de l’externat des hôpitaux de Bordeaux, et est nommé dans le service de chirurgie du Pr Lanelongue à l’hôpital Saint-André. En 1905, il devient interne des hôpitaux de Bordeaux. Il est marqué par son stage d'interne dans le service du Pr Albert Pitres où il est formé par le Dr Bitot, auquel il rend hommage dans ses leçons inaugurales, lorsqu'il devient titulaire de chaire professorale en 1927 et 1931. Il est aussi l'élève des Pr Xavier Arnozan, Emmanuel Régis et Jean Abadie. En 1909, il soutient sa thèse pour le doctorat en médecine intitulée Le séro-diagnostic de la syphilis (travail du laboratoire de médecine expérimentale).

Carrière médicale et académique à Bordeaux

Pierre Mauriac est nommé médecin-adjoint des hôpitaux de Bordeaux en 1911, et exerce en tant qu'assistant du Dr Bitot à l'hôpital Saint-André jusqu'en 1913. En parallèle, il est enseignant à la faculté de médecine, en tant que moniteur de travaux pratiques de sémiologie médicale. Il est nommé professeur agrégé de la faculté de médecine en 1913, dans la section médecine générale.

Pendant la Première Guerre mondiale, il occupe plusieurs postes de 1914 à 1918 dans le service médical des armées, et est professeur au centre médical d'enseignement de Soissons. Blessé, il reçoit la croix de guerre avec deux citations et la Légion d'honneur.

À son retour à Bordeaux, il devient médecin titulaire au laboratoire central assurant les analyses biologiques de l’hôpital Saint-André, et en assure la direction de 1920 à 1931. Mauriac développe les méthodes d'analyses biochimiques, et le laboratoire est un des premiers à mettre au point une méthode d'extraction de l'insuline à partir de pancréas animal, permettant de traiter les personnes avec un diabète insulino-dépendant,.

Pendant cette période, il assure à la faculté de médecine le cours de pathologie générale puis de pathologie interne, des travaux pratiques de bactériologie, et la conférence de médecine expérimentale. En 1926, il succède au Pr Ferré à la chaire de médecine expérimentale. En 1931, il obtient la chaire de clinique médicale après le décès prématuré du Pr Verger. Il devient alors chef d'un des services de clinique médicale à l'hôpital Saint-André, où il arrive tous les matins à huit heures précises, tout en ayant en parallèle une clientèle privée en ville dans son cabinet situé dans son domicile rue Vauban.

Portraits de Pierre Mauriac et de ses élèves à la faculté de médecine de Bordeaux (Pazzi, 1935)

Il est un spécialiste reconnu du diabète, et décrit le syndrome de Mauriac chez les enfants présentant un diabète déséquilibré, caractérisé par une hépatomégalie associée à un retard de croissance et mental. Mauriac est membre de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux en 1927, rédacteur en chef du Journal de Médecine de Bordeaux (1936-1944), et membre correspondant national de l'académie nationale de médecine (division médecine) à partir du .

Il rédige plusieurs ouvrages où il expose sa vision « sacerdotale » de la médecine, dénonçant sa déshumanisation du fait du développement d'une approche scientifique et technique: « On démolit la médecine en voulant la déshumaniser [...] Perdant peu à peu le sens du mystère de l'homme, la médecine arrive à ne considérer l'individu que comme un élément de l'organisation technique ». Il s'oppose au développement de la médecine préventive : « Le souci que l'on a de la santé collective fait de chaque individu un suspect que menace la maladie », ainsi qu'à tout contrôle de l'état sur l'exercice médical,. Il est hostile à l'anonymat des examens et concours médicaux, qui ne permet pas d'évaluer la moralité des candidats : « N'en déplaise à la majorité qui n'a de confiance qu'en l'anonymat, le patron s'il est digne de ce nom, a son mot à dire en dehors des épreuves (....). Et puis au dessus d'une copie plus ou moins bien débitée, l'oeil du maître n'est-il pas seul clairvoyant pour jauger la moralité d'un candidat ? ».

Il est élu doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Bordeaux le , est maintenu à ce poste le , puis le par le gouvernement de Vichy,. A la Libération, il est suspendu de ses fonctions de doyen à compter du par un arrêté du ministère de l'éducation du (détails dans la section Après la Libération). Le , il est concomitamment rétabli dans ses fonctions et révoqué avec pension. Mauriac se pourvoit en Conseil d'Etat, qui annule la décision le . Alors que Mauriac a été mis en disponibilité de ses fonctions hospitalo-universitaires, il est concomitamment réintégré et admis à faire valoir ses droits à la retraite le . Pierre Mauriac reprend une activité libérale dans son cabinet, et poursuit son activité de publications d'articles et d'ouvrages scientifiques et littéraires.

Engagement politique

Adhésion à l'Action Française

Mention de Pierre Mauriac lors d'un banquet médical d'Action française du 14 juin 1932.

Après la Première Guerre mondiale, Mauriac adhère à l'idéologie nationaliste et royaliste de Charles Maurras, et rejoint l'Action française. Il intervient à l'Institut d'Action française et participe à des banquets médicaux de l'Action Française.

Mauriac, élevé par sa mère et sa grand-mère dans une pratique religieuse traditionnelle, est un fervent catholique,. Il est heurté par l'anticléricalisme auquel il se confronte pendant sa formation médicale : « J'ai commencé mes études médicales au grand soleil du scientisme triomphant. Les savants nationalistes usaient seuls de la liberte d'affirmer leurs convictions. Le nom de Dieu ne raisonnait jamais dans les amphithéâtres et, dans les salles de gardes, les plaisanteries et affirmations anti-cléricales étaient sans contre-partie (...). Un des premiers cris de révolte contre ce conformisme fut lancé, à Bordeaux, par le grand physicien Pierre Duhem ».

Affecté par la condamnation de l'Action française par le pape Pie XI en 1926, imposant un choix entre l'Église catholique et le mouvement maurassien, il annonce à ses élèves : « Messieurs, j'ai choisi, je reste fidèle à l'Action Française ! » . En tant qu'adhérent de l'Action Française, il est mis au ban de l'Église, interdit de sacrement, et ne communie pas pendant quatre ans. Dans le témoignage de Pierre Mauriac recueilli par Eugen Weber dans son ouvrage L'Action française publié en 1962, il se souvient d'un enterrement où un prêtre survola la tombe en avion pour donner sa bénédiction au mort. En 1928, Mauriac est, avec le Pr Henri Carteron de l'Université de Strasbourg, à l'origine d'une pétition de professeurs catholiques « pour le pardon et réconciliation », qui est abandonnée discrètement devant les attaques des libéraux.

La Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande

Soutien au régime de Vichy

Quand la Seconde Guerre mondiale débute, Mauriac quitte ses fonctions de doyen pour s'engager en tant que consultant d'armée, partant volontairement sur le front alors que ses cinq fils sont mobilisés. Après la défaite de 1939, il reprend son poste de doyen.

Le soutien de Mauriac au Maréchal Pétain est indéfectible pendant toute la période de l'occupation, et s'affiche à chaque rentrée universitaire dans ses allocutions aux étudiants de médecine et pharmacie,.

« Dans les remous de l’opinion divisée qui nous brassent impitoyablement, nous avons un phare sur lequel nos yeux restent fixés, nous avons un roc où nos mains sont fortement agrippées. Quels que soient les airs de patriotisme, de justice, de pitié, que chantent les sirènes de la dissidence vous saurez la reconnaître. Le patriotisme ? Mais le plus national n’est-il pas le héros de Verdun ? La justice ? Mais le plus équitable n’est-il pas le dominateur des mutineries de 1917 ? La pitié ? Mais le plus pitoyable n’est-il pas celui qui en 1940 ferma l’écluse de sang, celui dont le souci constant est d’ouvrir les barbelés à vos frères prisonniers, celui enfin dont le calme et beau visage ne pouvait cacher son angoisse en m’interrogeant sur les tragiques incidents de Bordeaux ? [...] Quant à ceux qui prétendent lui en remontrer, qu’ils soient de Paris ou de Londres, s’ils ne sont pas sensibles au ridicule, peut-être comprendront-ils bientôt le dur langage des prisonniers qui sauront imposer silence aux boutefeux de l’arrière [...]. Quant à la politique, c’est pour la chasser de la Faculté, pour couper court aux discussions, aux critiques, aux querelles de parti que je vous adjure de vous en remettre les yeux fermés au Maréchal Pétain et de travailler. »

— Pierre Mauriac, novembre 1941

« Comme dit Pascal vous êtes embarqués, embarqués dans un vaisseau en perdition, et votre devoir est simple : ne rien dire, ne rien faire qui puisse contrarier l’action salvatrice du chef ; l’aider de tout votre cœur à se débattre dans des conditions épouvantables et à triompher... notre force n’est plus dans les canons, dans les tanks, dans les avions. Elle est dans l’union autour du Chef. Suivre le Maréchal les yeux fermés, “les yeux crevés” dit-on parfois, non. Les yeux ouverts, mais plongés dans la nuit, nous accrocher à celui qui, seul perçoit la lumière et peut guider notre marche aveugle ; Messieurs pour que Dieu le protège et l’inspire. »

— Pierre Mauriac, novembre 1942

« Une vague d’accusations, d’injures déferle sur terre et dans les cieux mais elle meurt aux pieds du Maréchal, dont nul, à part quelques misérables Français parlant aux Français n’ose suspecter le détachement et la grandeur [...]. Il serait vite apaisé, ce vent de désordre et de guerre civile, si, indifférents aux voix de la radio et de la presse, nous nous tournions vers le Chef et n'écoutions que lui [...]. [...] Honte à ceux qui ne trouvent d’énergie que dans l’ombre pour tracer sur les murs des inscriptions stupides ou se mêler à des complots dérisoires ; malédiction sur ceux dont les attentes lâchement anonymes exigent l’affreuse rançon des otages fusillés [...] ceux qui cherchant l’aventure ont trouvé de part et d’autre de la frontière la prison et le camp de concentration n’auront été ni les plus utiles ni les plus téméraires [...] comme ils apparaissent mesquins et surtout sacrilèges ces appels à la division, à l’attentat, à la vengeance individuelle, aux excommunications haineuses. »

— Pierre Mauriac, novembre 1943

Dans son allocution de rentrée universitaire le , Mauriac se félicite que l'occupation par l'armée nazie n'ait pas eu d'impact sur le fonctionnement de la faculté : « les enseignements se sont poursuivis comme au plus beau temps de la paix [...]. Ce m’est un devoir de rendre hommage au libéralisme discret des autorités occupantes qui à aucun moment ne sont intervenues dans la vie scolaire de notre maison »,.

Dans ce même discours, Mauriac évoque le suicide du professeur Jean Auriac (1906-1941), agrégé de physique médicale et résistant, fondateur du groupe de renseignement Auriac-Bergez,. Arrêté au sein de la faculté de médecine alors qu'il allait participer à jury, Auriac se suicide avec du cyanure de mercure pour ne pas trahir les membres de son groupe. Mauriac, qui n'a pas assisté aux obsèques de Jean Auriac, et n'a pas réagit à son arrestation dans les locaux de la faculté, commente cet événement marquant pour la communauté universitaire en ces termes : « [...] M. le Professeur Barthe disparaît et après lui un de vos jeunes maîtres les plus aimés, le Professeur agrégé Auriac dont le scrupule, la conscience, la sensibilité ont vibré si intensément, aux durs ébranlements de l’époque que la brisure s’est produite et l’effondrement, ne laissant après eux que le souvenir d’un nom désormais lié à la tragédie de l’heure ». Ces propos sont accusés d'avoir pour conséquence : « [...] de voiler sous les termes généraux d’une psychologie de littérateur les antécédents discrets et la véritable signification (qu’on pouvait dès lors deviner sinon connaître exactement) du suicide du jeune professeur de faculté de médecine Auriac ».

En 1942, Mauriac incite ses étudiants les plus âgés à aller prendre la relève les médecins prisonniers de guerre en Allemagne : « Vous qui n’avez jamais été mobilisés ni à la caserne, ni dans le camps de jeunesse, ni aux armées, songez aux cinq cents médecins et pharmaciens qui depuis 36 mois se dévouent à leurs frères malheureux, et proposez-vous pour les relever. Pour l’honneur du corps médical je veux croire que la réquisition n’aura pas à jouer ».

Mauriac arbore la Francisque, et est membre de l'association des Amis du Maréchal. Il participe à la première réunion de la Légion d'Aquitaine de la jeunesse française, organisation maréchaliste, tenue le à l'Athénée de Bordeaux.

Conseil de l'ordre des médecins de la Gironde

Dès la création de l'ordre des médecins par le gouvernement de Vichy, Pierre Mauriac est nommé président du conseil départemental de la Gironde de l’Ordre des médecins, fonction qu'il conserve pendant toute la période de l'occupation, et s'entoure de médecins proches de ses idées politiques,.

Rôle du conseil de l'ordre dans l'exécution du Dr Charles Nancel-Pénard
Charles Nancel-Pénard dans l'uniforme des Brigades Internationales, 1938

Lorsque le Dr Charles Nancel-Pénard (1906-1941), militant communiste membre des brigades internationales et résistant, est incarcéré à Bordeaux en octobre 1940, une pétition est signée par de nombreux médecins bordelais pour demander sa libération,. Cette pétition est désapprouvée le 24 janvier 1941 par une motion du conseil départemental de la Gironde de l’Ordre des médecins présidé par Mauriac :

« Considérant que le Dr Nancel-Pénard a fait preuve dans le passé d'une activité politique importante en faveur du communisme ; qu'en tant que médecin résidant au sanatorium de Pessac, il a profité de l'influence que lui conférait ce poste pour créer dans sa sphère professionnelle de véritables cellules communistes ; qu'il a puissamment contribué à dévoyer des camarades d'internat, en parvenant à leur faire partager ses opinions en faveur des rouges en Espagne au point de s'engager dans ce pays en faveur de ces derniers ; qu'à son retour d'Espagne il a contribué à sa propagande dans le lieu où il s'installa alors [...] Le Conseil de l'ordre départemental des médecins de la Gironde désapprouve la pétition faite par un certain nombre de médecins bordelais en faveur de la libération du Dr Nancel-Pénard. »

Charles Nancel-Pénard sort brièvement de prison en février 1941, mais est de nouveau arrêté en juin 1941. Il est fusillé au camp de Souge à Martillas-sur-Jalle (Gironde) le 24 octobre 1941 avec 49 autres prisonniers, dont son ami le résistant communiste Roger Allo, en représailles de l'assassinat par la résistance d'un officier allemand Hans Reimers.

Prises de position xénophobes et radiation du Dr Sabatino Schinazi

Le , lors de la réunion des présidents et délégués des conseils départementaux de la zone occupée à Paris, Pierre Mauriac souhaite « que l’élimination des métèques hors du corps médical soit poursuivie sans faiblesse ».

Spolpersteine (Pavé de mémoire) à Bordeaux (France) devant le cabinet médical et domicile du Dr Sabatino Schinazi

Le Dr Sabatino Schinazi (1893-1945) est un médecin né en Égypte de parents italiens, et de nationalité française après avoir épousé une bordelaise catholique. Médecin généraliste dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux, il est surnommé le « médecin des pauvres ». Après la promulgation de la loi de 1940 sur le statut des juifs du régime de Vichy, Schinazi est inscrit au « fichier juif ». Il demande une dérogation pour ne pas être radié de l'ordre des médecins du fait de sa confession. En février 1941, le conseil départemental de la Gironde de l’ordre des médecins présidé par Mauriac émet un avis défavorable à sa demande de dérogation :

« Du point de vue moral, il jouit d'une mauvaise réputation, ayant pactisé avec des éléments avancés qui ont fait tant de mal à la France [...] Le Dr Schinazi est le prototype du métèque dépourvu de tout scrupule. C'est une recrue forcément indésirable pour la médecine française »

Schinazi est radié de l'ordre le 31 mars 1942 par un courrier signé de Maurice Papon. Arrêté en juin de cette même année, il passe 17 mois dans un camp à Mérignac (Gironde), est déporté au camp de Drancy puis à Auschwitz, et meurt à Dachau le 25 février 1945. Un Stolpersteine (pavé de mémoire) a été posé le 29 septembre 2022 devant son domicile 199 rue Achard à Bordeaux.

La famille de Pierre Mauriac pendant l'occupation

Tandis que Pierre Mauriac est membre de l'Action française et pétainiste, son plus jeune frère François Mauriac est membre du mouvement du Sillon, et prend position contre le régime de Vichy. Ces engagements contrastés sont commentés en ces termes par François Mauriac : « Pierre et moi, nous avons escaladé la même montagne, mais chacun par une face différente ». Ces divergences politiques n'entament pas leur lien fraternel, décrit par François en 1965 deux ans après le décès de Pierre : « La diversité des opinions politiques et leur opposition absolue n'engendrent pas forcément la haine. Mais c'est trop peu dire : il arrive qu'elles n'altèrent en rien une grande et secrète tendresse comme celle qui nous unissait mon frère Pierre le maurrassien et moi le silloniste ».

Son frère l'abbé Jean Mauriac, 3e de la fratrie, se suicide le 24 décembre 1944. Aumônier au Lycée Montaigne de Bordeaux, il adhère comme François au mouvement silloniste. Le , de jeunes résistants engagés dans un groupe de FFI (Forces françaises de l'intérieur), sont attaqués dans leur maquis de la Ferme de Richemont près de Saucats (Gironde) par la Milice française et la Gestapo, et presque tous les maquisards sont tués. Plusieurs d'entre eux étaient des élèves du Lycée Montaigne connus de Jean Mauriac, qui est très affecté par leur exécution. Pierre Mauriac annonce à François un « épouvantable accident ». Le suicide est dissimulé par la famille et par le clergé, un office religieux à la mémoire du défunt est célébré dans son église de Talence.

Après la Libération

Résidence surveillée et procès pour collaboration

Après la Libération de Bordeaux le , Pierre Mauriac, soupçonné de collaboration, est astreint à résidence surveillée le . Il est inculpé en mars 1945 d'atteinte à la sûreté de l'état. Son procès débute le , il accusé de « propagande intense auprès de ses étudiants en faveur de la politique du Maréchal », et d'avoir une responsabilité dans l'exécution du Dr Charles Nancel-Pénard.

Un article dans le journal communiste La Gironde Populaire, signé de L'association des familles des fusillés, réclame justice : « Mauriac, responsable de la mort du jeune médecin patriote Nancel-Pénard ; Mauriac qui de sa main, écrivit la lettre qui condamna le jeune patriote. Assez d'indulgence, les criminels aux mains couverts de sang doivent payer, nous voulons que justice soit faite ». André Leray, dit « Izaute », arrêté en même temps que Nancel-Pénard, témoigne des pressions exercées par Mauriac sur les médecins signataires de la pétition demandant la libération de Nancel-Pénard, afin qu'ils retirent leur signature. Izaute atteste que contrairement à ce que Mauriac affirme, il n'est pas venu rendre visite à Nancel-Pénard pendant sa détention. Yzaute déclare avoir « la conviction que Nancel-Pénard a été de nouveau arrêté et désigné comme otage à la suite de la pression faite par le Docteur Mauriac ».

Pour sa défense, Mauriac déclare n'avoir fait que transmettre une position du Conseil supérieur des médecins, instance nationale du conseil de l'ordre. Le procès dure deux jours, et est clôturé le par un non-lieu. La résidence surveillée de Mauriac est maintenue dix-huit mois, et est levée en 1946.

François Mauriac, proche du général de Gaulle, est intervenu auprès de lui pour obtenir « un jugement clément à l’égard de son frère accusé de collaboration ». François informe Pierre en juin 1945 qu' « un non-lieu est acquis ». Il obtient ensuite la levée de la résidence surveillée, par une intervention directe du général de Gaulle, qui en donne l'ordre par l'intermédiaire de Maurice Schumann. Le neveu de Pierre Mauriac, Claude Mauriac (1914-1996, fils de François), très attaché à son oncle, est également proche du Général, dont il est le secrétaire particulier depuis 1944.

Epuration administrative de l'enseignement supérieur

Après avoir été suspendu de ses fonctions de doyen le , Pierre Mauriac fait l'objet d'une procédure d'épuration administrative. Son activité pendant l'occupation est évaluée par une enquête administrative menée par le Comité Académique d’Enquête de Bordeaux. Le comité propose au ministère de l'éducation nationale une révocation avec pension, sur la base des éléments réunis dans son dossier d'épuration : « opinions pro-vichystes ferventes ; propagande intense auprès des étudiants pour la politique du Maréchal ; a donné l'ordre de respecter les consignes (du Maréchal) et engagé les médecins à la relève volontaire ; porte une responsabilité certaine dans la condamnation du Dr Penard mais en a été lavé par l'acquittement de la cour de justice de Bordeaux du 17 juillet 1945 ; considérant d'autre part sa valeur scientifique et sa qualité de père de famille nombreuse ». Le Comité supérieur d’enquête valide cette proposition, et Pierre Mauriac est révoqué avec pension le .

Après sa révocation, des élèves de Mauriac proposent qu'une motion de soutien soit votée par le Conseil de la faculté de médecine et pharmacie. Après délibération, le Conseil réunit le n'entérine pas cette motion :

« Le Professeur Mauriac a pendant plus de trente ans, enseigné dans cette Faculté, il a été notre doyen pendant de nombreuses années. Par ses travaux, par son enseignement, les élèves qu'il a formés, il a été digne de ses devanciers ; l'enseignement n'a pas déchu entre ses mains. Il est frappé par une mesure administrative sur la plan du décanat, nous nous inclinons devant cette sanction mais il nous est permis d'affirmer qu'il conserve notre respect et notre estimation scientifique. »

La sanction administrative est annulée le par arrêt du Conseil d'Etat, qui base sa décision sur les points suivants : la responsabilité de Mauriac dans la condamnation du Dr Penard n'est pas établie par les pièces du dossier ; l'attitude et les opinions de Mauriac antérieurement à 1939 ne doivent pas être prises en considération ; l'approbation de la relève des médecins prisonniers ne peut pas lui être reprochée, puisque les professionnels de santé ne sont pas considérés comme des prisonniers de guerre, et doivent être rapatriés.

Pierre Mauriac reste fidèle jusqu'à la fin de ses jours à Pétain. Invité à faire une allocution devant les nouveaux médecins par le conseil de l'ordre en 1961, il y fait référence au Maréchal. Pour ses quatre-vingt ans, une cérémonie privée est organisée le au Splendid-Hôtel à Bordeaux. Bien que cette cérémonie ne s'inscrive pas dans un cadre universitaire officiel, de nombreuses personnalités de la ville sont présentes. Mauriac déclare dans son allocution de remerciement aux discours élogieux de son élève le Pr Pierre Broustet, de son frère François, du doyen de la faculté de médecine, et du recteur de l'académie  : « Pour avoir choisi d'être fidèle à un grand soldat [...], je fus révoqué de toutes mes fonctions, astreint à une résidence surveillée pendant dix-huit mois, et malgré l'avis du Conseil d'Etat concluant à un abus de pouvoir et à ma réintégration, je ne fus jamais réintégré ».

Lorsque Pierre Mauriac décède le , de Gaulle envoie à son frère François une lettre de condoléances : « Mon Cher Maître, je sais combien votre frère était votre frère. Laissez-moi vous dire que je prends part au grand chagrin que vous cause son départ. Mais aussi, le Professeur Pierre Mauriac était un grand esprit et un grand coeur. En sa personne notre pays perd une valeur éminente et, de cela également, je suis très affecté ».

Voir aussi

Publications

Distinctions

Notes et références

  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 Cougoul, Bernard, Pierre Mauriac (1882-1963). Biographie et présentation d'une oeuvre. Thèse pour le doctorat d'état en médecine, Université de Bordeaux,
  2. 1 2 3 4 5 Sourgen, Jean-Louis, « Une famille d’écrivains, les Mauriac », Le Divan familial, vol. 47, no 2,‎ , p. 95-120 (lire en ligne Accès limité [PDF])
  3. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 Battin, Jacques, « Le doyen Pierre Mauriac (1883-1963) et ses relations avec son frère François (1885-1970) », dans Médecins et malades célèbres, Paris, Glyphe, (ISBN 2358150762), p. 281-320
  4. 1 2 3 4 Battin, Jacques, « Pierre et François Mauriac, une amitié fraternelle privilégiée », Histoire des sciences médicales, vol. 50, no 2,‎ , p. 175-184 (lire en ligne Accès libre)
  5. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Dossier administratif du Professeur Pierre Mauriac. Université de Bordeaux, Direction des Archives - Données et Documents d'activité, côte RHC_23.
  6. 1 2 3 Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, « MAURIAC Pierre, Médecin », sur cths.fr (consulté le )
  7. ↑ L’Action française, (lire en ligne)
  8. ↑ Le Banquet des médecins. L’Action française, (lire en ligne)
  9. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 Brana, Pierre et Dusseau, Joëlle, L'épuration à Bordeaux et en Gironde: 1944-1997, La geste, coll. « Beau petit pays », (ISBN 979-10-353-3111-5)
  10. 1 2 3 4 Weber, Eugen Joseph (trad. Michel Chrestien), L'Action française, Stock (Montrouge, Impr. moderne), (lire en ligne)
  11. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Rouquet, François, « Mon cher Collègue et Ami »: L'épuration des universitaires (1940-1953), Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », (ISBN 978-2-7535-6752-8 et 978-2-7535-1192-7, lire en ligne Accès libre)
  12. ↑ Elsa Clavel, « La faculté des lettres de Bordeaux au cours des deux guerres mondiales », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, vol. 20, no 1,‎ , p. 135–177 (ISSN 0242-6838, DOI 10.3406/rhbg.2014.1199, lire en ligne Accès libre [PDF], consulté le )
  13. 1 2 Charron, Corine, Jean Auriac, Professeur agrégé à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux, son sacrifice héroïque de résistant. Thèse pour le diplôme d'état de docteur en pharmacie n°58, Université de Bordeaux, , 161 p. (présentation en ligne)
  14. ↑ Dartigues, André, Les hommes en blanc dans la clandestinité. La résistance médicale 1940-1944 à Bordeaux et en Gironde, Bordeaux, Comité d'histoire de la résistance de Bordeaux et de la Gironde (Imprimerie Publi-Typ), , p. 94-100
  15. 1 2 3 4 5 Barré, Jean-Luc, François Mauriac: biographie intime vol. 2 : 1940-1970, Paris, Fayard, , 526 p. (ISBN 978-2-213-62636-9 et 978-2-213-65577-2), p. 126-131
  16. ↑ Gentili, Marc E., « Le Conseil départemental de l’Ordre des médecins d’Ille et Vilaine sous l’Occupation », Hegel, no 2,‎ , p. 212-218 (lire en ligne)
  17. 1 2 Lafon, Cathy, « L’hommage de Bordeaux à Sabatino Schinazi en 2022 : qui était le « bon docteur de Bacalan », mort en déportation ? », Sud-Ouest,‎ (lire en ligne Accès payant)
  18. ↑ Berthet, Victoria, « Mémoire de la Shoah : Bordeaux pose un pavé en hommage au « médecin des pauvres » », Rue89Bordeaux,‎ (lire en ligne Accès libre)
  19. 1 2 « Mauriac peut encore surprendre », Sud Ouest,‎ (lire en ligne Accès payant)
  20. ↑ L'association des familles de fusillés, « Que fait M. le commissaire du gouvernement Lamartière ? », La Gironde populaire,‎
  21. ↑ Philippe Randa, L'ordre de la Francisque et la Révolution nationale, l'Aencre, (ISBN 978-2-36876-143-4)

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