Une attaque narrative (en anglais : narrative attack), aussi désignée sous les termes de récit militarisé (weaponized narrative) ou parfois offensive informationnelle, est une forme d'attaque sémantique (prenant généralement la forme d'une campagne de cyberattaques à forte composante émotionnelle). Elle ne vise pas les systèmes physiques ni les protections logicielles informatiques, mais la perception, les croyances et l'interprétation du réel par des personnes ciblées. La cible peut être une personne, une entreprise, une population, une organisation ou l'opinion publique.
L'attaque narrative, telle que formalisée par Braden Allenby et Calvin Peterson Jr. est à la fois une « tactique » et une « stratégie de communication ». Elle consiste à délibérément créer de toutes pièces un « narratif », ou à manipuler un récit existant (c'est‑à‑dire un ensemble cohérent d'informations, d'arguments et d'émotion). Son objectif est de manipuler la perception du public ou d'une partie influente du public et de l'opinion publique, pour influencer des comportements (de vote, de défiance ou de haine par exemple). Les récits diffusés sont conçus pour semer la confusion, polariser (c'est à dire amplifier des divisions sociales), déstabiliser et/ou affaiblir la confiance dans des institutions, la science, la médecine, certaines technologies ou des décisions, pour désorganiser les institutions, affaiblir l'identité collective et paralyser la volonté politique de l'adversaire ; éventuellement en portant atteinte à la réputation d'entités (individus, entreprises ou États) par la diffusion de récits partiaux ou mensongers mais structurés pour être convaincants.
Contrairement à une simple désinformation ponctuelle, l'attaque narrative est systémique, multi-canaux et elle s'inscrit dans une certaine durée. Elle cherche à modifier profondément, éventuellement durablement, les cadres sociaux et mentaux, les systèmes de croyances d'un public ciblé (parfois algorithmiquement ciblé sur la base de leur profil psychologique, comme dans le cas de l'affaire Cambridge analytica/Aggregate IQ).
Ce concept a pris de l'importance dans les domaines de l'information, de la cybersécurité, de la géopolitique et de l'éthique et du contrôle de l'intelligence artificielle, car l'IA générative et depuis 2025 l'IA agentique peuvent industrialiser la création de contenus narratifs, en rendant la production de messages écrits, audio ou vidéo massive, variée, hyper‑personnalisée et quasi gratuite.
Le concept d'« attaque narrative » s'enracine dans la propagande classique (définie dès 1938 comme une influence délibérée des opinions en vue d'objectifs prédéterminés, et les opérations d'influence), et il la prolonge dans l'époque du cyberespace, dans le sillage de la théorisation de la « guerre hybride ».
La guerre hybride est un concept popularisé par un discours du général (et futur secrétaire à la Défense des États-Unis et membre du cabinet de 2017 à 2019, durant la Première présidence de Donald Trump) James N. Mattis, en septembre 2005, puis par un article de Mattis et Hoffman (dans Proceedings-United States Naval Institute, en novembre 2005), avant qu'une monographie de Frank Hoffman de 2007 (Conflict in the 21st Century: The Rise of Hybrid Wars) en devienne l'un des textes fondateurs, décrivant la convergence de différents modes de guerre : capacités conventionnelles, tactiques irrégulières, actes terroristes et désordre criminel. À ce stade, la définition de Hoffman sur la guerre hybride porte essentiellement sur le mélange de moyens militaires et criminels, sans insister sur l'importance des moyens de la communication narrative,.
Une décennie plus tard environ, en janvier 2017, Braden Allenby, chercheur à l'Arizona State University), dans un livre blanc (« White Paper on Weaponized Narrative », publié en juin 2017 par les National Academies, et dans un article publié deux mois plus tard dans la revue Issues in Science and Technology présente et théorise le concept d'attaque narrative comme s'appuyant à la fois sur la désinformation, la guerre de l'information, les opérations psychologiques et la propagande, en mobilisant la psychologie évolutionniste, l'économie comportementale et les sciences cognitives. Allenby avec ce concept de weaponized narrative ajoute clairement aux approches précédentes les apports les plus récents des sciences cognitives, aux interfaces des technologies numériques, alors qu'émerge l'intelligence artificielle générative.
À la même époque (2017) Allenby cite comme exemple d'attaque narrative le cas de Cambridge Analytica qu'il présente comme :
« une société d'exploration et d'analyse de big data qui, entre autres missions, a travaillé pour la campagne électorale du président Trump ; des entreprises similaires ayant travaillé sur la campagne du Brexit au Royaume-Uni. Sur la base de l'énorme quantité de données pouvant être accumulées sur chaque électeur, certaines personnes affirment que ces entreprises ont la capacité de cibler certains électeurs avec des récits individuels personnalisés basés sur leurs profils de données personnelles afin de manipuler leurs choix politiques et leur décision de voter ou de rester chez eux. Les experts ne s'accordent pas sur le fait que ces techniques aient été décisives lors du vote sur le Brexit ou lors de l'élection américaine, mais cela n'a rien à voir. L'évolution technologique, impliquant ici le big data et l'analytique alimentés par les réseaux sociaux et les techniques d'agrégation de données en ligne, développe rapidement la capacité à concevoir des récits sur mesure capables de manipuler efficacement le comportement politique à l'échelle individuelle. Si ce n'est pas déjà là, ce le sera bientôt. »
Pour Braden R. Allenby (2017), l'attaque narrative est l'utilisation — à la fois tactique et stratégique — de récits instrumentalisés, détournés ou construits, afin d'affaiblir un adversaire - « sans recourir à la guerre cinétique conventionnelle » - en s'attaquant, à moindre frais, à ses institutions, à son identité collective et à sa cohésion sociale, en exploitant les technologies contemporaines de communication (réseaux sociaux, big data, IA, bots, désinformation). Selon Allenby (2017)« Les technologies de l'information avancées ajoutent une nouvelle dimension aux conflits régionaux et mondiaux ainsi qu'à la guerre asymétrique (…) un domaine émergent de la guerre asymétrique qui attaque les croyances et valeurs partagées soutenant la culture et la résilience d'un adversaire (…) », et « Les États-Unis sont une cible particulièrement vulnérable. ». Selon lui :
« À partir du théoricien littéraire et philosophe français Roland Barthes et d'autres dans les années 1970, le récit s'est transformé en une idée bien plus complexe, à mesure que les scientifiques sociologues et les humanistes commençaient à comprendre que les histoires structuraient la réalité, créaient et maintenaient l'identité, et donnaient un sens aux personnes, aux institutions et aux cultures. Les organisateurs politiques, les militants et d'autres ont appris à utiliser des récits d'oppression et de marginalisation pour attaquer les récits culturels dominants des élites, tandis que les entreprises ont appris à générer des récits soutenant leurs marques. Finalement, les nations ont commencé à voir le récit comme un outil de politique étrangère qu'elles pouvaient utiliser pour saper leurs ennemis : le récit transformé en arme (weaponized narrative). »
Concernant les aspects et outils tactiques, Allenby cite notamment les fermes à trolls « qui perturbent les communautés en ligne en semant les tensions raciales, sociales et ethniques dans les sociétés cibles ; la diffusion temporelle et sélective de documents internes et d'e-mails volés pour influencer une élection ; des packages narratifs conçus rendues possibles grâce à l'exploration de données et aux techniques de big data ciblant les individus ; ou des activités et campagnes destinées à affaiblir les médias fiables dans les pays ciblés ». En 2017, il alerte aussi sur le fait que des États baltes et d'Europe de l'Est pourraient subir à long terme, de la part de la Russie « le déploiement stratégique d'un récit militarisé utilisant des outils sociaux, culturels, ethniques et de désinformation variés et changeants. » Au sein de l'Air University (l'institution de formation stratégique de l'US Air Force, basée à la Maxwell Air Force Base, en Alabama), un officier‑chercheur, Calvin Peterson Jr. est chargé de rédiger un rapport devant clarifier le vocabulaire du domaine cognitif. Il doit permettre de distinguer les « weaponized narratives » des autres formes d'influence (propagande, désinformation, PSYOP, MISO, c'est à dire « Military Information Support Operations »…) afin, notamment, de mieux analyser le rôle des attaques narratives dans les opérations russes, et en particulier les Ingérences russes dans l'élection présidentielle américaine de 2016 et l'exploitation de clivages sociopolitiques préexistants. Ce rapport, intitulé Weaponized Narrative: Exploring New Vocabulary for the Cognitive Domain Fight, publié en 2018 (et approuvé pour diffusion publique) a contribué à la formalisation doctrinale du concept de « weaponized narrative » dans le cadre militaire américain. Selon Peterson, au milieu des années 2010, le vocabulaire américain et de l'OTAN n'ont pas encore de mot pour décrire correctement les menaces cognitives modernes. Il propose ainsi le concept de « narratif militarisé » (Weaponized Narrative) stratégique, qu'il définit comme :
« l'utilisation d'une communication fondée sur le récit visant à attiser des divisions politiques et sociales, dans le but de subvertir les institutions, les identités et/ou la volonté d'un adversaire. »
Le récit est ici utilisé pour attiser, aggraver et exploiter les divisions sociétales afin de saper les institutions, l'identité ou la volonté d'un adversaire. Il analyse de ce point de vue plusieurs opérations d'influence russes, notamment lors de l'élection présidentielle américaine de 2016, montrant que ce type d'attaque pose un défi particulier aux démocraties, et plaidant pour la création d'une structure dédiée à la maîtrise de la puissance informationnelle.
Parmi les exemples d'attaque narrative figure l'opération Doppelgänger, une campagne de désinformation, pro-russe, lancée dès 2014 par le Kremlin dans le cadre de l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. Elle ciblait l'opinion publique et politique de divers pays occidentaux, et s'est amplifiée depuis la Guerre russo-ukrainienne lancée par Vladimir Poutine. Selon Schwirtz (2019) la Russie avait déjà transformé son rapport narratif à l'Ukraine et plus largement à l'Europe : d'une simple contestation discursive de l'identité et des valeurs libérales européennes, elle est passée à une stratégie de subversion politique active (connue à l'époque soviétique sous le nom de « mesures actives »), particulièrement depuis que l'armée russe bombarde et occupe l'Ukraine, en utilisant des « récits » comme armes d'influence, pour affaiblir à la fois l'Ukraine et l'Union européenne vis à vis de leurs citoyens ; on parle aussi à ce propos de guerre de l'information, de guerre hybride ou de cyberguerre, notamment soutenue par une Unité russe top secrète, récemment découverte (29 155), au sein de la direction générale des renseignements (GRU) de l'État-Major des forces armées de la fédération de Russie (russe : Главное разведывательное управление Генерального штаба Вооружённых Сил Российской Федерации, Glavnoïé Razvédyvatel'noïé Oupravlénié General'novo chtaba Vooroujionnykh Sil Rossiiskoï Federatsii ou ГРУ, qui est la Direction principale du renseignement militaire russe, et qui selon Schwirtz (2019), Cohen et Radin (2019) et Rid (2020), semble avoir pour mission spécifique de semer la discorde au sein des gouvernements et sociétés européens afin de déstabiliser l'Europe de différentes manières,,.
En 2019, des chercheurs soulignent que le « récit transformé en arme », militarisé (weaponized narrative) s'inscrit dans le « nouveau champ de bataille du XXIe siècle » qui s'est étendu au cyberespace, s'attaquant non seulement aux faits, mais aux valeurs culturelles et à l'identité de l'adversaire ou de la population du pays.
Historiquement, ces techniques ont été observées dans des contextes variés, allant de l'utilisation des médias numériques et de l'intelligence artificielle par l'extrême droite américaine, le libertarianisme de droite américain, et les partis pro-Brexit anglais, par le Kremlin aussi, pour influencer les élections américaines de 2020 ou pousser les anglais à voter pro-brexit, jusqu'à la mise en place de stratégies de diplomatie numérique par les Talibans pour contrer les critiques internationales après leur prise de pouvoir en Afghanistan en 2021, en passant par la fabrication du consentement à des situations de privation de liberté.
En France, un décret a formalisé la notion d'« ingérence numérique étrangère » (INE, définie comme toute « opération impliquant, de manière directe ou indirecte, un acteur étranger (étatique ou non), et visant la diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée d'allégations ou imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses, de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ». Cette notion s'inscrit dans de concept de FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference, défini dans l'Union européenne (SEAE) comme des « activités intentionnelles et coordonnées, menées par des acteurs étatiques ou non, ayant un impact négatif sur les valeurs et processus politiques », une définition aussi retenue par le G7 (RRM), et reprise par l'OTAN et l'OCDE.
Selon des chercheurs travaillant à Mountain View (Californie) pour Google, il existe une taxonomie du cycle de vie d'une attaque narrative, qui est définie par la société de conseil Gartner comme une successiond de — généralement — 4 étapes, chacune identifiable :
| Phases | Description |
|---|---|
| Phase 1 La « graine » ou le « semis » | L'attaque commence par une rumeur soigneusement construite (ou un « actif synthétique »), discrètement lancé sur le Net, via un petit nombre de canaux, souvent à faible visibilité. Selon Allenby (2017), les auteurs de ces attaques exploitent alors souvent les processus de désinformation, souvent en s'appuyant sur des contenus trompeurs ou sortis de leur contexte. |
| Phase 2 « amplification » | Des réseaux de bots et de comptes humains (faux comptes le plus souvent), vont alors se coordonner, dans un court laps de temps, pour donner à la rumeur l'apparence d'un fait intéressant, réel ou probablement réel, si possible choquant et source d'indignation ou de colère. |
| Phase 3 « corrélation » | « Ce même récit fait surface sur d'autres plateformes en quelques heures, donnant l'impression d'une confirmation indépendante » (Biais de confirmation). |
| Phase 4 « machine à laver » (launder) | Des journalistes, influenceurs, analystes, think-tanks et éventuellement des investisseurs particuliers ou des activistes reprennent l'histoire à leur compte — souvent en toute bonne foi — et la font circuler dans de nombreux médias et sur le Net. Le récit semble désormais légitime, apparemment confirmé par de multiples sources (il devient très difficile à contrer par le fact checking). |
| Phase 5 « Exploit » | L'attaquant atteint son but. Il tire un « bénéfice » (médiatique, politique ou financier) du narratif hostile, qui éventuellement circulera encore longtemps sur le Net et les réseaux sociaux. L'attaquant peut alors, par exemple, exiger et obtenir un paiement frauduleux, lancer une campagne de phishing, obtenir une concession politique, faire pression sur un cadre ou une entité spécifique…), obtenir un changement de l'opinion publique, créer une panique, une perte de repères et de confiance, provoquer des décisions erronées, etc. |
Selon Gartner, le moment critique pour l'entité attaquée est situé entre les stades 2 et 4. Au stade 2 la coordination est détectable et des options de réponse existent, mais quand le narratif circule dans le grand public, l'organisation attaquée est condamnée à répondre à une histoire (souvent par un autre narratif), et plus à une cyberattaque. Autrement dit :
« une attaque narrative n'est pas un problème de communication qui devient parfois un problème de sécurité.
C'est un problème de sécurité qui se présente comme un problème de communication. »
Selon Allenby (2017), ceux qui lancent de telles attaques le font en s'appuyant sur des moyens et des vecteurs anciens, plus ou moins modernisés (« notamment la désinformation, la guerre de l'information, les opérations psychologiques (psyops), les fausses informations, les réseaux sociaux, les robots logiciels, la propagande et d'autres pratiques et outils », et en s'appuyant également « sur des avancées dans des domaines tels que la psychologie évolutionniste, l'économie comportementale, les sciences cognitives, les études modernes sur le marketing et les médias, ainsi que sur les avancées technologiques dans des domaines tels que les réseaux sociaux et l'intelligence artificielle » pour amplifier et diffuser le récit qu'ils veulent imposer ; Ils s'appuient sur les ressorts de la psychologie et notamment sur les biais cognitifs et émotionnels, ainsi que sur des dynamiques sociales, plutôt que chercher à exploiter des vulnérabilités techniques.
En 2020, Meel et al. parlent de « pollution informationnelle » des médias sociaux et du Web, qui peut maintenant toucher « tous les secteurs et tous les groupes d'âge de la société », et ils appellent à « orienter les recherches futures pour que l'information Web puisse être plus fiable et plus sûr à utiliser pour la prise de décision ainsi que pour le partage des connaissances ».
L'IA générative (surtout à partir de 2022) puis l'IA agentique (à partir de 2025) ont rendu les narratifs inauthentiques et/ou manipulatoires de plus en plus persuasif (souvent plus persuasif que le serait un narratif humain), variés et souvent gratuit pour produire en volume. Ces IA peuvent en outre industrialiser la création de contenus narratifs, en rendant la production de messages écrits, audio ou vidéo massive, variée, hyper‑personnalisée et quasi gratuite. Les contenus ainsi créés sont de plus en plus convaincants, et ils peuvent être nativement adaptés à une cible particulière.
Si, en défense préventive, on cherche à repérer ces « contenus manipulatoires » un par un, on aura toujours du retard, car selon Gartner, ce qui trahit une manipulation n'est pas le message lui‑même, mais certains comportement potentiellement observables au moment où la rumeur est publiée, puis lors de coordination entre plusieurs comptes, l'historique des profils ou la façon dont le réseau se comporte et est organisé — des éléments beaucoup plus difficiles à imiter à grande échelle.
Inversement, l'IA — à condition de pouvoir la déployer une un grand nombre de plateforme, et à condition que les attaques ne reposent pas sur le micro-ciblage d'un faible nombre de « cibles » — peut aussi être utilisée pour détecter plus vite et plus en amont les injections d'attaques narratives.
L'altérisation (othering) joue un rôle central dans les attaques narratives, en fournissant un mécanisme permettant de définir un « autre » perçu comme menaçant, illégitime ou déviant. Divers travaux ont montré que les attaques narratives intègrent très souvent un processus de fabrication d'un adversaire symbolique, dont l'identité est (re)modelée pour susciter la peur, la méfiance ou la polarisation sociale, et pour in fine, selon Allenby et Garreau, « subvertir les identités et attiser des divisions » en structurant le récit autour d'un antagonisme entre un in‑group et un out‑group. L'altérisation permet ainsi de polariser les personnes et les groupes, de simplifier des situations complexes en oppositions binaires, et de créer un terrain favorable à la désinformation, aux théories du complot et aux opérations d'influence.
Cette dynamique est également décrite dans les recherches sur les théories du complot instrumentalisées, où Madisson et Ventsel montrent que les récits hostiles fabriquent très souvent un « ennemi intérieur », afin de fragiliser la cohésion sociale et la confiance institutionnelle. Dans le cadre des opérations d'influence, on a montré que les campagnes désinformationnelles « efficaces » s'appuient aussi sur des contextes et «paysages narratifs » construits, qui redéfinissent les acteurs en présence, en attribuant à certains groupes des intentions ou caractéristiques qui tendent à les isoler et les exclure du groupe. Il s'agit souvent de caractéristiques négatives, engendrant la peur ou le dégoût, mais il peut s'agir d'autres particularités : on peut par exemple reprocher aux wokes d'être trop naïfs ou trop gentils. Pour le sociologue Alain Policar (2023), le mot et la notion de wokisme sont une arme discursive, une construction narrative hostile, inventée pour notamment attaquer l'antiracisme tout en recyclant des tropes de l'extrême droite ; pour le chercheur australien Jim Jose (2026), plus largement, ils ont été construits, transformés et instrumentalisés, dans des sphères conservatrices, comme outil narratif destiné à altériser des personnes et entités progressistes, tout en désorganisant le débat public en discréditant à l'avance leur parole. Ils l'ont été, selon une stratégie d'attaque narrative consistant à créer un « ennemi imaginaire », toujours pour accentuer les clivages entre groupes sociaux ou au sein d'un groupe, et afin d'attaquer et délégitimer la pensée critique et progressiste.
Parmi les enjeux figurent le maintien des processus démocratiques et de la paix dans le monde, lesquels nécessitent une fiabilité de l'information. Or, à titre d'exemple, en 2016, environ 65 % de la population adulte américaine dépendait des médias sociaux pour les nouvelles quotidiennes, et en 2026 une grande partie des jeunes brésiliens est maintenant connectée aux réseaux sociaux qui sont devenus l'une de leur principales source d'information, le plus souvent via WhatsApp dont le Brésil est le second utilisateur (après l'Inde et devant l'Indonésie, et le Nigéria). Or, en , une vaste attaque narrative a été menée sur WhatsApp pour influencer les votes lors de l'Élection présidentielle brésilienne de 2018, en faveur de Jair Bolsonaro, avec une diffusion massive de messages et de fausses informations contre le Parti des travailleurs, financés illégalement par des hommes d’affaires (ceci a été révélée par Folha de S.Paulo),. Ces campagnes de désinformation et d'intimidations, pleines de récits mensongers et d'attaques ciblées ont conduit à l’ouverture d’enquêtes officielles qui ont conclu qu'elles ont joué un rôle important dans l'élection de Jaîr Bolsonaro,,,.
Brad Allenby et Joel Garreau, en janvier 2017, alertent sur le fait que les attaques narratives sont devenues une menace stratégique majeure pour tous les processus démocratiques, car elles développent et exploitent facilement l'environnement post‑factuel de l'« Ère post-vérité » (qui s'est par exemple dans les années 2010 développé en Pologne, Hongrie, Turquie, France et aux Philippines), ainsi que la surcharge informationnelle contemporaine, pour fragmenter les sociétés, affaiblir les institutions et contourner la puissance militaire traditionnelle (« Si une élection américaine peut être contrôlée par une puissance cherchant à la contrer, alors les avions furtifs et les forces spéciales ne sont plus la réponse »). Selon Allenby et Garreau, ces attaques manipulent l'identité, l'émotion et la perception, et en s'appuyant sur des récits simplificateurs, clivants et émotionnellement addictifs, répétés en boucle ou sous diverses forme, elles supplantent aisément les faits, favorisant l'émergence d'autoritarismes apparemment « doux » et de communautés de croyance imperméables à la réalité, ouvrant la voie à des attaques cognitives efficaces, comme l'ont montré les exemples de l'invasion de l'Ukraine, les manipulations du référendum pour le Brexit, la création de communautés d'alt-right et d'extrême gauche dans de nombreux pays, et les ingérences électorales récentes, face auxquels « la réponse de l'Amérique, de l'OTAN et des États européens a été confuse, sporadique et inefficace ». Selon eux, il faut reconnaitre que « l'Âge des lumières et de l'individu — le cœur de tout système démocratique — se termine clairement. La complexité sans précédent, et les volumes d'information et les vitesses, signifient simplement que les capacités cognitives individuelles — aussi brillantes soient-elles — sont dépassées. Le pouvoir se déplace vers ceux qui comprennent et déploient la narration, qu'il s'agisse de grands États, de grandes entreprises ou de communautés religieuses et culturelles. Le pouvoir s'éloigne de la foi naïve en la rationalité individuelle qui a caractérisé les trois derniers siècles en Occident (…) Nous devons reconnaître les attaques narratives (weaponized narrative), nous défendre contre lui et le mettre à nos propres usages. Nos sociétés et nos institutions doivent s'adapter, ou disparaitre dans l'histoire aux côtés d'autres qui ne l'ont pas fait ». Zannettou et al., en 2019, accordent « une attention particulière à la « désinformation politique » car : (1) elle peut avoir des conséquences graves pour la société (par exemple, lorsque les résultats d'une élection sont altérés) et (2) des travaux antérieurs montrent que ce type de désinformation se propage plus rapidement et plus largement que les autres formes de fausses informations ».
Concernant la paix dans le monde, à titre d'exemple, en 2017 — cinq ans avant l'Invasion de l'Ukraine par la Russie —, Allenby cite en exemple d'attaque narrative les « récits russes déployés dans l'est de l'Ukraine, y compris l'idée de la Russie comme empire eurasien, de l'Ukraine comme partie intégrante de la grande Russie (souvent appelée « Novorossiya »), et la reconstruction d'une puissance orthodoxe orientale/Mère Russie, visaient à la fois à faciliter l'invasion de l'Ukraine et de la Crimée, un déploiement narratif militarisé qui correspond à notre définition, et soutenir les récits internes russes sur la résurgence de la Russie en tant que puissance mondiale respectée, ce qui échappe à notre définition ».
Un autre enjeu est celui de l'asymétrie entre l'attaquant et sa cible, et de nouveaux risques pour l'intégrité et la santé mentale, car — alerte en 2025 un rapport synthétique publié dans le cadre de l'OTAN — dans ce type de conflit, le cerveau humain et la psyché ne sont plus seulement une cible, ils deviennent le champ de bataille principal et l'arme elle-même. Selon Tanna M. Krewson, la guerre cognitive n'est certes pas nouvelle, mais elle devient beaucoup plus dangereuse à cause de la rapidité croissante des technologies modernes et des nouvelles capacités pour des acteurs malveillants à infiltrer la vie quotidienne en exploitant les données numériques et les connaissances sur le fonctionnement du cerveau. T. Krewson alerte sur le fait que l'asymétrie entre la puissance de ces outils et la vulnérabilité des individus s'accroît : il ne s'agit plus seulement de cibler qui influencer, mais quand et dans quel état émotionnel. En combinant des données biométriques issues d'objets connectés (rythme cardiaque, stress, sommeil) avec des plateformes capables d'interpréter ces signaux, un acteur hostile peut synchroniser la diffusion de contenus manipulatoires avec les moments de fatigue, de stress ou de baisse de vigilance, contournant ainsi les défenses rationnelles et exploitant directement les réactions physiologiques. Cette capacité de micro‑ciblage comportemental — en temps réel — transforme l'influence en une attaque cognitive fine, personnalisée et continue, fondée sur la vulnérabilité biologique et non plus sur la seule exposition à l'information comme c'était le cas dans le passé.
Les attaques narratives et la manipulation par les IA sont désormais reconnues comme des vecteurs de menaces systémiques (dont dans l'UE), capables de causer de larges dommages politiques, socio-économiques et financiers, au moins équivalents voire supérieurs aux cyberattaques « traditionnelles », car les modèles d'IA généralistes (GPAI) et les modèles frontière disposent de capacités manipulatoires croissantes, et dans une multitude de domaines, ce qui selon Yasar Ayse Gizem (2026) justifie leur inclusion dans le cadre du AI Act ; ce cadre européen définit le risque systémique comme un danger lié aux « capacités à fort impact » des GPAI, susceptibles d'avoir des effets négatifs à grande échelle sur la sécurité, les droits fondamentaux ou la société entière. Toutefois, pour Gizem (2026), appliquer ces dispositions se heurte encore à deux obstacles qui restent à lever :
Un rapport, de Tana Kewson (2025, rédigé pour l'OTAN) conclut que la guerre cognitive est déjà en cours, et que si nous n'en reconnaissons pas la portée — une attaque silencieuse visant nos perceptions plutôt que des frontières — nous risquons de perdre notre capacité d'action avant même d'avoir compris que nous étions engagés dans ce combat.
Dans le domaine de la guerre économique, et les attaques narratives peuvent influencer la sécurité d'individus ou de tout un pays (par exemple en politisant la gestion d'actifs ou en provoquant une contagion de risques systémiques sur les marchés financiers). En 2017, aden R. Allenby notent que « la Chine, par exemple, a utilisé des attaques financières pour affaiblir ses adversaires ».
Les marques commerciales y sont vulnérables dans un contexte de polarisation politique accrue, où leur réputation peut être rapidement détruite par des campagnes narratives coordonnées. Pourtant, le domaine du marketing semble avoir sous-estimé ce risque (ainsi en 2026, une revue systélatique de 117 études interdisciplinaires sur les fake news, publiée dans le Journal of Business Research, n'a trouvé que sept études issues du secteur du marketing. Elles portaient sur les processus de diffusion des fausses nouvelles, les caractéristiques de leurs « canaux de diffusion », leurs effets, les « fausses légitimations » [par exemple basées sur des sources inventées, de faux experts, une mise en forme professionnelle, des citations fabriquées, des logos imités, des preuves falsifiées, un cadrage pseudo‑scientifique, etc.] et les attitudes, dont le syndrome FOMO (peur de manquer quelque choses) chez les adolescents).
Sur le plan social, le campagnes d'attaques narratives servent souvent de socle à une radicalisation, aux clivages et à une discorde sociale qui va servir ces campagnes. Selon le concept de guerre cognitive développé par le « Commandement stratégique bilatéral » (Bi‑SC) de l'OTAN, la lutte pour l'« avantage cognitif » est devenu le cœur même de la compétition stratégique, et non un simple soutien aux opérations. Tana Kewson en 2025 appelle l'OTAN à rapidement combler les lacunes fonctionnelles, juridiques, éthiques et doctrinales de ce domaine, et à intégrer de manière cohérente les instruments de puissance nationale, comme l'a illustré la mobilisation initiale de l'Ukraine en 2022. Selon elle : « Il ne suffit pas de diffuser nos valeurs et de vérifier les faits pour contrer la désinformation ; nous devons également nous attaquer aux problèmes sous-jacents qui l'alimentent, en dialoguant avec l'ensemble des points de vue présents au sein de nos sociétés afin de dissuader toute instrumentalisation, par des adversaires, des dissensions sociales existantes ».
Des études ont ainsi montré comment des groupes (d'« incels » par exemple) utilisent des structures narratives pour justifier la violence de leurs attaques envers les femmes.
De même, le développement de crimes de haine, par exemple antisémites, est souvent précédé par des offensives narratives rendant les communautés concernées plus vulnérables à des agressions physiques ultérieures.
Apparus à la fin des années 2010 — avec GPT‑1 en 2018 puis GPT‑3 en 2020 — les grands modèles de langage (LLM) se sont diffusés massivement après le lancement de ChatGPT en novembre 2022 (et dont l'adoption a explosé dès 2023) ; selon Barman et al. (2024), ces LLM avaient et ont encore une « face sombre » qui a été rapidement exploitée par des entités malveillantes, alors qu'ils faisaient massivement et rapidement chuter le temps et le coût de production de fausses informations et de fausses images à la fois cohérentes et de plus en plus « persuasives ». Ces modèles ont ainsi élargi l'échelle et amplifié la puissance potentielles des opérations d'« attaques narratives » (weaponized narratives) ; et des travaux récents montrent que des systèmes d'IA de pointe, dans un nombre croissant de domaines, surpassent maintenant systématiquement des humains experts en termes de persuasion y compris en termes d'influence et de « persuasion politique » ou de « persuasion commerciale » (ainsi, dans une série de 18 978 conversations produits par près de 7 000 personnes, des modèles conversationnels se sont montrés plus efficaces que des experts du débat, des professionnels du porte‑à‑porte et des spécialistes entraînés, y compris pour obtenir des dons réels). En outre, en 2025, une Méta-analyse (A meta-analysis of the persuasive power of large language models, publiée dans la revue Scientific Reports du Groupe Nature) confirme que les grands modèles de langage peuvent désormais égaler voire — dans certains contextes et domaines (selon le design de la conversation et du domaine d'application) — dépasser l'humain en efficacité persuasive. C'était déjà par exemple le cas de GPT‑4 en 2025, qui pouvait influencer les attitudes dans des contextes variés, grâce notamment à la personnalisation et au ciblage de sa réponse, à sa cohérence argumentative.
Ces modèles peuvent être la cible de jailbreaking (débridage) afin de produire des récits structurés (sequential narrative attacks), utilisant la narration visuelle, textuelle et parfois sonore ou musicales pour contourner les filtres habituels de sécurité (quand ils existent).
Les recherches en interprétabilité montrent que les « discours adverses » (adversarial tales) induisent des schémas d'attention distincts dans les modèles d'IA par rapport aux attaques non narratives, rendant leur détection complexe.
Début 2026, Yu et al. signalent une classe nouvelle et distincte de cyber-vulnérabilités liée aux modèles avancés de synthèse vocale (TTS) associés aux LLM « audio », qui sont de mieux en mieux capables de traiter et simuler la parole humaine et ses particularités individuelles. Ces « progrès » ouvrent la voie à des « attaques narratives sonores » qui peuvent contourner la plupart des mécanismes de cybersécurité dédiés à ce type d'attaques, car ces sécurités ont été principalement calibrées pour le texte (ou l'image) ; quand il est délivré par la parole synthétique, le format narratif permet des résultats hautement performants (atteignant un « taux de réussite de 98,26 % qui dépasse largement les références du texte uniquement ». Les auteurs appellent à urgemment créer des cadres de sécurité qui raisonnent conjointement sur les représentations linguistiques et paralinguistiques (images, son), en particulier à mesure que les interfaces basées sur la parole s'améliorent et se répandent.
Le domaine de l'intelligence et de la géopolitique voit apparaître le concept d'« ingénierie narrative », une variante de l'ingénierie sociale, qui consiste à concevoir des opérations d'influence évolutives dépassant les paradigmes du XXe siècle pour s'adapter en temps réel aux réactions des populations « cibles ».
En 2017, dans les réseaux sociaux ou le Cloud, la détection automatisée de certains types d'anomalies pouvait déjà permettre d'identifier certaines attaques narratives inédites (en repérant des comportements qui s'écartent du profil normal du système), mais au prix d'un grand nombre de faux positifs, et d'un besoin important de données d'entraînement pour affiner les modèles et les attaques sont de plus en plus sophistiquées et rapides, et d'abord cachées dans un contexte de surcharge informationnelle.
La lutte contre les attaques narratives combine idéalement plusieurs actions :
D'autres entreprises existent dans ce domaine, dont Recorded Future, Logically ou NewsGuard qui proposent des outils de veille et de détection de manipulations informationnelles ou d'évaluation de la fiabilité des contenus.[réf. nécessaire]
Alors que les autorités policières européennes constatent que des comportements nuisibles ou criminels — fréquemment liés à des tensions sociales construites, et à des discours de haine — sont souvent précédés de campagnes de désinformation, difficiles à détecter et à freiner, un « modèle d'interactions C5 », a été pluridisciplinairement conçu, et publié en 2025. Il vise à contribuer à mieux décrire le « cycle de vie de la désinformation », afin de proactivement ensuite mieux repérer les création, la diffusion et l'amplification de récits inauthentiques et/ou manipulatoires utilisés pour des attaques narratives, et pour concevoir de meilleures stratégies de prévention et de réponse,. Ainsi nommé par ce qu'il se base sur 5 items, chacun nommé avec un C comme première lettre du mot (Context, Causes, Content, Cycle of Amplification, Consequences). Ce modèle C5 peut être mis en correspondance avec l'ancien « w:enLasswell's model of communication|modèle 5W de Lasswell »(en) (publié en en 1948 par Harold Lasswell, chercheur politologue et pionnier dans l'étude de la communication de masse), un modèle créé comme cadre analytique pour comprendre comment les messages circulaient dans les médias et pouvaient ou non massivement influencer l'opinion publique, via des médias qui à l'époque (années 1940) étaient essentiellement : la presse, la radio, et la télévision encore émergente).
| Modèle 5W de Lasswell (1948) | Composant dans le modèle C5 | Description et pertinence proactive, |
|---|---|---|
| À qui (Audience) | 1. Contexte | Les vulnérabilités sociales préexistantes (ex. polarisation, clivage) qui rendent le public sensible ou vulnérable. - Surveiller ces vulnérabilités permet d'anticiper où les « récits » peuvent émerger,. |
| Qui (Communicateur) | 2. Causes | Les acteurs (institutionnels, financiers, malveillants) et leurs intentions. - Détecter ces acteurs — par exemple via l'analyse de coordination — permet d'intervenir avant la diffusion du contenu,. |
| Que dit‑il (Message) | 3. Contenu | L'artefact numérique lui‑même (texte, son et image ou vidéo). - Les approches traditionnelles se concentrent ici, souvent une fois que la diffusion a déjà commencé,. |
| Par quel canal (voies de distribution) | 4. Cycle d'amplification | Les mécanismes sociaux et algorithmiques de propagation. - L'IA générative peut aider les auteurs de messages faux et/ou manipulatoires à accélérer et amplifier massivement ces dynamiques (viralité),. |
| Avec quel effet | 5. Conséquences | L'impact sociétal. - Les conséquences psychosociales modifient ensuite le contexte ; alimentant possiblement un ou plusieurs cycle(s) suivant(s),. |
L'approche, basée sur le modèle C5, proposée par Jonghyun Chung et ses collègues (2026) fonctionne avec des outils tels que :
Leur objectif est de repérer les signaux faibles ad hoc avant qu'ils ne deviennent viraux. Mais les auteurs soulignent que les progrès de l'IA générative compliquent la surveillance en accélérant l'évolution des menaces. Ils appellent à développer des systèmes capables d'anticiper les dérives et de renforcer la résilience des systèmes et contextes informationnels.