
La santería, connue également sous les noms de Regla de Ocha, Regla de Ifá, Regla lucumí, est une religion afro-cubaine de la diaspora africaine née dans un contexte de syncrétisme entre religion yoruba, catholicisme et spiritisme. Si les pratiques dont procède la Regla de Ocha sont très antérieures au XIXᵉ siècle, elle s’est réellement constituée comme système religieux afro-cubain identifiable au XIXᵉ siècle, les premières maisons initiatiques documentées apparaissant dans l’ouest de Cuba à la fin de ce siècle. Lucumí désignait à Cuba, jusqu’au début du XXe siècle, les Africains associés à la région d’Oyo.
Sous la domination coloniale espagnole, les populations africaines réduites en esclavage furent soumises à l’évangélisation catholique, bien qu'elles tentaient de maintenir leurs religions traditionnelles vivantes. Dans un but de contrôle social et de christianisation, les autorités coloniales espagnoles autorisent le tout premier cabildo colonial noir à Cuba en 1568 dit Cabildo Shango. Si l'État colonial espagnol fournit le cadre légal, ce sont les esclaves africains qui cotisent, achètent les terrains et font vivre ces cabildos de nación, associations d'entraide et de sociabilité entre populations afro-diasporiques de même ethnie (éducation, apprentissage, festivités). Leur organisation selon différentes naciones – notamment lucumí, congo, carabalí, arará ou mandinga – permettait aux autorités coloniales de maintenir une séparation entre les différentes populations afro-diasporiques dans le but de limiter la formation d’alliances susceptibles de favoriser des révoltes.
C'est au sein de ces institutions que se serait structuré en grande partie le syncrétisme religieux, en associant progressivement les saints catholiques aux Orishas africains. Kali Argyriadis, reprenant Sixto Gastón Agüero, souligne que les autorités ecclésiastiques et coloniales contribuèrent elles-mêmes à imposer des équivalences entre divinités africaines et saints catholiques. Agüero mentionne le synode papal du 16 septembre 1687 prescrivant l’adaptation des pratiques africaines au cadre catholique, ainsi que le Bando de Buen Gobierno y Policía de 1792, qui aurait contraint les cabildos à adopter des saints catholiques comme équivalents des divinités africaines. Argyriadis analyse ces mesures comme une "stratégie de syncrétisme forcé" destinée à favoriser la christianisation :
Les articles huit et neuf de ce même Bando de Buen Gobierno y Policía interdisent par ailleurs formellement la cohabitation entre les autels de saints et les danses rituelles, ainsi que les rites funéraires incluant des danses et des promenades du cadavre dans les rues. Il s’agit bien là d’une stratégie de syncrétisme forcé, accompagné d’une épuration rituelle visant à amener progressivement les païens à la religion catholique. p.664
La santería, ou Regla de Ocha, ne constitue cependant pas une simple conservation à Cuba d’une religion africaine demeurée intacte. Elle s’est formée comme une religion afro-cubaine nouvelle, principalement à partir de cultes associés aux populations lucumí, en interaction avec le catholicisme des colons d'origine populaire, d’autres traditions africaines et, ultérieurement, le spiritisme. Ses pratiques varient selon les lignages rituels et s’inscrivent fréquemment dans un ensemble plus large comprenant également l’Ifá, le palo et le culte populaire des saints catholiques.
La religion yoruba est dominée par un dieu suprême Olodumare (ou Ọlọrun), source de l'Aṣẹ – l'énergie spirituelle de l'Univers – lequel a envoyé sur Terre des émissaires, demi-dieux humains, appelés orishas qui sont la personnification de la nature. Les orishas veillent à ce que chaque mortel·le accomplisse le destin qui lui a été assigné à sa naissance. Ceux qui ne l'accomplissent pas suivent le cycle des réincarnations successives. Cette conception est semblable à celle de l'hindouisme et du bouddhisme.
Un véritable adepte de la Regla de Ocha est une personne initiée. Les prêtres (babalawos) déterminent l'orisha qui gouverne sa vie et l'obá oriaté (le prêtre qui préside aux initiations) « installe » cet osha dans la tête (ori) de la personne au cours d'une cérémonie appelée kariocha (Asiento, Coronación). À l'issue de cette cérémonie la personne devient un iyawo (« novice ») et doit se vêtir de blanc et obéir à des règles strictes durant le temps prescrit par le babalawo. À la fin de cette période, l'initié accomplit une cérémonie de confirmation appelée ebbo et devient un omo orisha (« fils ou fille d'orisha »). Par exemple, l'initié devient un omo Obatala si son orisha est Obàtálá. Cela en fait un santero confirmé.
Une fois initié, l'adepte peut progresser dans sa religion. Avec la cérémonie du pinaldo (« recevoir le couteau »), l'initié pourra sacrifier des animaux, ou bien devenir un italero habilité à lire l'avenir dans les cauris (ita), ou encore devenir un babalorisha (« père d'orisha ») ou une iyalorisha (« mère d'orisha »), qui aura parrainé de nouveaux adeptes et les aura initiés à la religion.
Les babalawos sont des prêtres qui ont reçu Orula (ou Orunmila) qui est la divinité de la divination. Ce sont des devins qui lisent l'avenir au moyen de noix, le plus souvent de palme, ou d'un opelé, chaîne de 8 demi-noix qui, selon leur manière de retomber (côté convexe ou concave), déterminent des signes appelés odu. Il y a 256 odu : à chacun correspondent un orisha particulier, des chants, des prières, des interdits et des conseils. La cérémonie de la « main d'Orula » (mano de Orula) ou ikofa permet de déterminer l'odu qui va gouverner la vie d'un individu et ainsi l'orisha tutélaire de la personne auquel elle pourra plus tard se faire initier. Cette manière de faire est en tout point semblable à ce qui se pratique au Nigeria et au Bénin, et Cuba est le seul territoire des Amériques où cette pratique a été conservée.
Un oriaté (souvent appelé obá oriaté) est un haut prêtre qui occupe un rôle central et très respecté. Contrairement au babalawo qui sert exclusivement Orunmila, l'oriaté sert tous les orishas, dirige les initiations (Kariocha) et couronne les santeros. L'oriaté lit l'avenir dans des coquillages marins (cauris) au cours de la cérémonie de lIta. Alors que le babalawo s'occupe d'un autre système de divination avec des noix de palme (Ifá), l'oriaté est le maître absolu de la lecture des cauris (les coquillages sacrés appelés Dilogún). Lors des initiations, l'oriaté interprète les messages et les conseils des divinités (orishas) pour guider le nouvel initié sur son chemin de vie.
Les osainistas sont des prêtres consacrés à Ossain, orisha des plantes sacrées, de la forêt, et de la pharmocopée.
Ilu bata est le nom donné à celui qui garde les tambours sacrés, les fameux batá. Omo bata est le nom donné au joueur de tambour batá invité spécialement pour les cérémonies.
La cérémonie du Bembé Lucumí est un rituel dédié à l'invocation et à la célébration des orishas d'un peuple nommé Iyesá, qui représente une branche culturelle ancienne et prestigieuse. Alors que la majorité de la Santería cubaine suit le rite Oyo (qui utilise les célèbres tambours batá), les Iyesá forment une sous-tradition distincte possédant ses propres chants, ses propres divinités de prédilection et ses propres tambours sacrés (fundamento). Le groupe Iyesá a maintenu une identité liturgique unique, jalousement gardée dans quelques foyers historiques de l'île, notamment à Matanzas et Regla.

On trouve 24 principaux orishas (l'orthographe peut varier) dans la Santería cubaine dont :
Le spiritisme se diffuse à Cuba au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, principalement sous sa forme kardéciste. L'association de la Santería avec le spiritisme n’est pas propre au champ religieux afro-cubain. Au Brésil, elle est particulièrement importante dans l’umbanda, religion constituée au début du XXe siècle à partir de traditions afro-brésiliennes, du spiritisme kardéciste, du catholicisme populaire et de cosmologies autochtones. Des pratiques spirites peuvent également être associées au candomblé, sans toutefois constituer une composante commune à l’ensemble de ses courants.
Le spiritisme fait ensuite l’objet de réinterprétations locales et se combine à différentes pratiques religieuses afro-cubaines. Cette articulation donne notamment naissance à des formes désignées comme espiritismo cruzado (« spiritisme croisé »), dans lesquelles les enseignements spirites européens coexistent avec des conceptions relatives aux ancêtres et aux esprits des morts. Les pratiques spirites reposent notamment sur la communication avec des esprits protecteurs, souvent appelés muertos (« morts ») ou muertos de luz (« morts de lumière »). Les médiums peuvent les identifier au cours de consultations, de rêves, de visions ou de séances collectives appelées misas espirituales. Ces entités sont considérées comme susceptibles de conseiller, de protéger ou de soigner les vivants; ceux-ci doivent en retour les assister dans leur progression spirituelle par des prières, des offrandes, des messes ou l’entretien d’un autel domestique.
Le spiritisme ne constitue pas une simple subdivision de la santería et tous les santeros ne se définissent pas comme spirites. Cependant, dans les pratiques cubaines, les frontières entre santería, spiritisme, palo, divination et catholicisme populaire sont souvent perméables. Une même personne peut recourir successivement ou simultanément à plusieurs de ces modalités, selon la nature du problème rencontré. Kali Argyriadis décrit ainsi la religión havanaise comme un ensemble dynamique et poreux fondé sur la complémentarité entre la santería, le palo, le spiritisme et un catholicisme pragmatique.
Le catholicisme ayant contribué à la formation du champ religieux afro-cubain ne se réduit pas au catholicisme institutionnel diffusé par l’Église et les autorités coloniales. Kali Argyriadis distingue de cette entreprise d’évangélisation – qu’elle décrit comme souvent superficielle – l’influence plus diffuse des pratiques religieuses apportées par des colons espagnols issus des classes populaires, notamment galiciens, asturiens, andalous et canariens.
Ce catholicisme populaire comprenait notamment l’interprétation prémonitoire des rêves, la voyance, le culte des saints et de la Vierge, les offrandes alimentaires aux défunts, la protection des carrefours ainsi que l’idée d’une coexistence entre le monde des vivants et celui des morts. Des prêtres ou des sacristains pouvaient également être sollicités comme guérisseurs. Ces pratiques vernaculaires entrèrent en relation avec celles des populations africaines et afro-descendantes, contribuant à la formation d’un univers religieux cubain qui ne peut être expliqué par la seule opposition ou par le seul syncrétisme entre religion traditionnelle africaine et catholicisme officiel. Argyriadis qualifie cet usage de « catholicisme pragmatique », se distinguant ainsi du catholicisme institutionnel, organisé autour de l’autorité ecclésiastique, du dogme et de la conversion, sans être entièrement indépendant de ses rites et de ses figures sacrées.