Incipit

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Incipit de l'hymne italien ll canto degl'Italiani (« Le Chant des Italiens ») connu sous son incipit Fratelli d'Italia, (« Frères d'Italie ») ou Inno di Mameli (« Hymne de Mameli ») de G. Mameli et M. Novaro, 1847, reconnu officiellement en 2017.
Incipit de Jacques le Fataliste et son maître.

L'incipit (du verbe latin incipere : « commencer », et prononcé [ɛ̃.si.pit] ou [iŋ.ki.pit] Écouterⓘ) est les premières phrases d'un texte littéraire, les premières mesures d'une œuvre musicale ou les premières minutes d'un film,,.

Les poèmes sont souvent nommés par leur premier vers. Ce terme est d'origine liturgique chrétienne : dans le cadre religieux de l'Église catholique, les textes chantés portent souvent en titre le premier mot de leur incipit : on parle d'un Gloria, d'un Sanctus, du dimanche Lætare, etc.

L'incipit d'une œuvre romanesque constitue un enjeu majeur du pacte de lecture : il a pour fonction de programmer la suite du texte, en définissant le genre, le point de vue adopté par le narrateur, les personnages, etc., mais surtout, il doit donner envie de lire la suite.

Les bulles pontificales, les encycliques et les exhortations apostoliques, écrites en général en latin, sont nommées d'après leur incipit, par exemple Pacem in Terris (« Paix sur la terre », 1963) ou Evangelii gaudium (« La joie de l'Évangile », 2013). D'autres langues sont aussi utilisées exceptionnellement. C'est le cas de Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude », 1937), en allemand, dans laquelle le pape Pie XI condamne le nazisme.

L'antonyme d'incipit est un autre mot latin : explicit (ou excipit), qui désigne les derniers mots d'un texte.

Étymologie

Page d'un évangéliaire du IXe siècle : « INC[i]P[i]T EV[an]G[eliu]M S[e]C[un]D[u]M IOH[anne]M » (L'Évangile selon Jean commence) ; British Library, f.62v - BL Egerton MS 768.

Le mot incipit est la substantivation – attestée à partir de 1840 – de la troisième personne du présent de l'indicatif du verbe latin incipio, is, ere, « commencer », ; cette forme incipit abrège elle-même la formule « Hoc incipit liber » (« Par ceci commence le livre »), ou simplement « Incipit liber », que l'on trouve au début de nombreux manuscrits médiévaux. Il est invariable mais peut aussi être variable (des incipits).

Prononciation

Dans le milieu scolaire français actuel, lorsque le terme est utilisé en littérature, la prononciation latine dite « restituée » /iŋ.ki.pit/ est assez fréquemment employée. Néanmoins, cet usage n'est pas prescrit par les dictionnaires : le Trésor de la langue française du Centre national de ressources textuelles et lexicales ou Le Robert ne proposent que la prononciation /ɛ̃.si.pit/. C'est donc la prononciation gallicane du latin, « à la française », que retiennent ces ouvrages de référence. Cette prononciation francisée fait cependant entendre le t final : il ne s'agit pas d'une assimilation complète mais d'un héritage du gallicanisme. Cette prononciation gallicane relève de l'adaptation d'usage, au français, d'un mot qui reste étranger, selon la pratique courante de la langue française (contrairement à ce qui se pratique en anglais ou en allemand, où, dans une démarche inverse, on tend à conserver la prononciation d'origine des mots étrangers).

De même, lorsqu'il s'agit d'un incipit placé au début d'une partition, c'est cette prononciation gallicane (/ɛ̃.si.pit/) qui est spontanément retenue.

Incipit en musique

Musique vocale

Dans le domaine musical, un grand nombre d'œuvres polyphoniques d'inspiration religieuse débutent par un incipit grégorien, cela depuis les polyphonies médiévales primitives jusqu'à nos jours (cf. par exemple les Vêpres de la Vierge, pour chœur mixte, soprano solo et ensemble instrumental, du compositeur québécois Gilles Tremblay, créées à l'Abbaye de Sylvanès en 1986).

Dès l'invitatoire (Deus in adjutorium meum intende : « Dieu, viens à mon aide »), entonnée en plain-chant par une voix seule, et le répons qui suit (Domine ad adjuvandum me festina : « Seigneur, hâte-toi de me secourir »), chanté par un chœur mixte à 6 voix, on perçoit que l'œuvre, qui présentera des moments d'intense recueillement ou d'exubérance, ne fait pas la différence entre esprit profane et religieux (ce qui cause une réelle difficulté d'interprétation). Sans que Monteverdi ait rien changé au motif musical d'origine, on comprend immédiatement qu'il a voulu mêler, dans la phrase d'intonation, l'appel chanté sur une simple corde récitative grégorienne et une rhétorique déclamatoire inspirée de l'antique. Le chœur et l'ensemble instrumental prennent ensuite le relais, et amplifient cette dynamique.
Actuellement, au concert ou au disque, cet incipit peut ne pas être chanté, lorsque l'interprétation choisit de mettre l'accent sur l'aspect purement musical de l'œuvre, en gommant sa signification liturgique (cela peut être aussi, et en même temps, lorsqu'aucun des interprètes n'est capable de maîtriser ce style vocal très éloigné de nos canons actuels).
Mozart, première page autographe du Requiem.

Chanson

Dans le cas des chansons, l'incipit n'est pas particulièrement utilisé comme titre ; certaines ont un titre spécifique : La Carmagnole, La Marseillaise, Le Temps des cerises, Les Vieux… pour d'autres, surtout les chansons traditionnelles, l'incipit devient le titre : À la claire fontaine, J'ai du bon tabac, Il pleut, il pleut, bergère…

Dans le catalogage des œuvres, l'incipit sert à identifier avec précision une chanson quand de multiples œuvres portent des titres identiques.

Musique instrumentale

Certains incipit d'œuvres instrumentales sont particulièrement célèbres :

Les partitions musicales sont temporairement désactivées.
Les partitions musicales sont temporairement désactivées.
L'arpège descendant de ré mineur (ré la fa ré),
incipit de chaque mouvement de la Symphonie nº 9 de Beethoven.

Incipit dans les lettres modernes

Fonctions et buts

Dans une œuvre narrative, l'incipit a quatre fonctions principales :

Types d'incipit

L'incipit peut se présenter sous quatre formes différentes.

Réaliste

Cette forme d’incipit, qui peut comporter plusieurs pages, est typique des romans dits réalistes, comme ceux de Balzac. L’auteur met le lecteur en état d'attente en retardant l'action par l'accumulation de détails concernant l’histoire, les personnages, le décor, le contexte historique, socio-économique, politique.

Ainsi la première phrase du Père Goriot (« Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau ») n'est que le début de la longue et minutieuse description de la Maison Vauquer.

Progressif

Il consiste à donner progressivement des informations sur le récit, mais ne répond pas à toutes les attentes du lecteur. Cette forme a pour but de donner envie au lecteur d’aller découvrir au cœur même du roman les réponses aux questions, qu’il n’a pas trouvées au début de celui-ci. C'est l'incipit fréquent du roman d'aventure, ou policier.

C'est en particulier le début traditionnel du conte de fée, dont le schéma narratif présente une situation initiale (Il était une fois… un personnage, un lieu, une situation…), l'irruption d'un élément perturbateur, une succession de péripéties, des éléments de résolution aboutissant à la situation finale.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure », incipit autographe de M. Proust, À la recherche du temps perdu, tome 1, 1908-09.

Dynamique

Cette forme d’incipit propulse le lecteur in medias res, c'est-à-dire, sans qu’il y soit préparé, au cœur d'une histoire dont il ignore la situation initiale et où les péripéties sont déjà engagées. Héritée du genre épique, cette technique à l'effet dramatique immédiat est souvent utilisée dans les romans du XXe siècle : « Ils abandonnèrent le chemin encaissé et l'abri de ses ronces épaisses. » (Des grives aux loups, de Claude Michelet). « L'aube surprit Angelo béat et muet mais réveillé. » (Le Hussard sur le toit, de Jean Giono). Le récit peut débuter presque d’emblée par l’élément modificateur : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » (Aurélien d'Aragon).

Suspensif

La forme suspensive consiste à donner le minimum d’informations sur le lieu, l’action, les personnages et le temps, l’auteur cherchant à dérouter le lecteur : le dialogue introductif de Jacques le fataliste, de Diderot, en est un exemple célèbre : « Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Procédés techniques et stylistiques

Première page du roman Pride and Prejudice de Jane Austen, illustré par Hugh Thomson (1894).

L’incipit est l’« accroche » qui va inciter le lecteur potentiel à continuer, ou à abandonner, la lecture. L’incipit pose également le pacte de lecture entre l’auteur et le lecteur en utilisant tous les moyens techniques et stylistiques susceptibles de retenir l'attention ou l'intérêt de ce dernier.

Cela concerne en premier lieu la manière de s'exprimer.

Enfin intervient le choix du mode narratif :

Titre

Référence cataphorique

Dans un cadre religieux et selon la tradition hébraïque reprise dans le christianisme, l'incipit donne son titre au texte récité, lu ou chanté. Ainsi, le premier mot de la Torah (Bible hébraïque) se trouve dans le premier livre du Pentateuque, le livre de la Genèse, intitulé en hébreu Bereshit (בראשית). Ce vocable signifie « Au commencement » ; c'est donc le tout premier mot de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… ».

Cet usage se retrouve dans le répertoire liturgique et dans les œuvres musicales à texte liturgique (voir supra : Musique vocale) où le Kyrie (incipit complet : Kyrie eleison), l’Agnus Dei, le Gloria (Gloria in excelsis Deo) ou le Magnificat (Magnificat anima mea Dominum) représentent le ou les premiers mots d'une prière grecque ou latine.

L'incipit Requiem æternam, début de l'Introït de la Missa pro defunctis, Liber Usualis, 1896

Le même procédé s'applique aux bulles pontificales ou aux encycliques. Voir par exemple les encycliques Laudato si’ (« Sois loué », 18 juin 2015, « sur la sauvegarde de la maison commune », la planète terre) ou encore Fratelli tutti (« Vous tous, frères », 3 octobre 2020, « sur la fraternité et l'amitié sociale »), du pape François.

Certaines œuvres contemporaines prennent « volontairement » pour titre leur incipit. C'est la référence cataphorique : le titre renvoie au texte. Cela remonte aux débuts du christianisme jusqu'à l'époque des incunables du XVe siècle qui commençaient par cette formule Incipit : « Ici commence... » (où toute une littérature reprenait la tradition juive. Voir supra Bereshit)

Ainsi, la pièce de théâtre intitulée La Guerre de Troie n'aura pas lieu de J. Giraudoux, commence par la réplique : « La Guerre de Troie n'aura pas lieu... », 1935

Référence anaphorique

Quand une œuvre (ou une de ses parties) ne porte a priori pas de titre, son incipit devient son titre. C'est la référence anaphorique : le titre renvoie au texte ,.

« Heureux qui comme Ulysse » - poème XXXI dans Les Regrets, J. du Bellay, 1557

« Un jour je vis... » - poème dans Les Contemplations, V. Hugo, 1839

« La terre est bleue comme une orange... » - poème dans L'Amour la poésie, P. Eluard, 1929

Autres

Galerie

Notes et références

Notes

  1. ↑ Cette dernière prononciation est recommandée par l'Académie française dans sa réponse à un courrier d'internaute  : selon cette réponse, les emprunts relativement récents conservent la prononciation latine dite restituée. Mais cette justification insuffisante va à l'encontre de la francisation habituelle des mots étrangers, et elle n'est pas en usage dans le domaine musical, où l'emploi de ce mot dans la langue française apparaît en réalité comme bien plus ancien et suit les règles de la prononciation pratiquée à la période gallicane. Du reste, et en contradiction avec la recommandation de l'Académie française, le dictionnaire de l'Académie signale simplement la prononciation du t final.
  2. ↑ Le pacte de lecture est une question de seuil. C'est une frontière que le lecteur admet franchir. Ce seuil est conceptuel, il s'agit du réel opposé à l'imaginaire. Le lecteur admet qu'il « entre » dans le livre et qu'il ne se trouve plus dans le monde réel.
  3. ↑ L'épopée se caractérise par une plongée immédiate dans un moment-clé de l'action : la colère d'Achille dans l'Iliade, la captivité d'Ulysse chez Calypso dans l'Odyssée, le naufrage d'Énée sur les rivages d'Afrique du nord, dans l'Énéide, par exemple.
  4. ↑ « C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit forcément être en quête d'une épouse ». Cet incipit célèbre est une parodie du raisonnement philosophique appliqué à une réalité banale à l'époque : le lecteur, invité à comprendre par antiphrase que les jeunes filles sans fortune sont désespérément à la recherche d'un mari fortuné, doit s'attendre à une satire des conventions sociales.

Références

  1. ↑ https://journals.openedition.org/etudesromanes/2123
  2. ↑ https://journals.openedition.org/etudesromanes/1944
  3. ↑ Alain Boillat, « La perpétuation de l’oralité du « muet » dans quelques incipit filmiques des premières années du parlant », Cinémas : revue d'études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 20, no 1,‎ , p. 113–133 (ISSN 1181-6945 et 1705-6500, DOI 10.7202/039271ar, lire en ligne, consulté le )
  4. ↑ Le latin ecclésiastique, qui conserve sa qualité de langue commune, reste la langue officielle de l'Église.
  5. ↑ Dictionnaire Félix Gaffiot : prendre en mains, se mettre à entreprendre, commencer.
  6. ↑ Dictionnaire historique de la langue française, ouvrage collectif sous la direction d'Alain Rey, édition 2010.
  7. ↑ Académie française, « Incipit | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition », sur www.dictionnaire-academie.fr (consulté le )
  8. ↑ « La prononciation du latin », sur Hypotheses.org, .
  9. ↑ Édition 1996.
  10. ↑ Les fonctions de l'incipit.
  11. ↑ Procédés pour retenir le lecteur.
  12. ↑ « Documentation. Les Sources franciscaines. Admonitions », sur ofssanlorenzoalverano.it via Internet Archive.
  13. 1 2 3 Leo H. Hoek, La marque du titre : Dispositifs sémiotiques d'une pratique textuelle, Walter de Gruyter, , 381 p. (ISBN 978-3-11-082278-6, lire en ligne), p. 155 (préc. et suiv.)
  14. ↑ incipit.fr
  15. ↑ « Heureux qui comme Ulysse (Du Bellay) Paul-Emile Deiber », sur Bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris (consulté le )
  16. ↑ « Les Contemplations/Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants - Wikisource », sur fr.wikisource.org (consulté le )
  17. ↑ Les Auteurs latins expliqués d'après une méthode nouvelle, Paris, Hachette, 1863 (restitution : 2009, 2011).
  18. ↑ Pierre AULAS Christine DUCOURTIEUX, « Institutions », sur www.menestrel.fr (consulté le )
  19. ↑ « Incipit », sur www.incipit.csic.es (consulté le )

Voir aussi

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Bibliographie

Articles connexes

Liens externes